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Les Autres, Je et MoiTravail de Compagnon
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A la Gloire du Grand Architecte de l’UniversVénérable Maître et vous tous mes Très Chers Frères, L’Autre. Pourquoi avoir choisi l’Autre comme sujet de planche pour mon travail de maîtrise ? En tant qu’homme, de profane, l’Autre a toujours été pour moi un problème. Soit, j’avais tendance à en surestimer la personnalité, l’action et l’influence, soit, au contraire, j’en méprisais la valeur. Je me méfiais de sa différence; craignant sa force et sa concurrence. Bref, l’Autre a longtemps été pour moi l’ennemi. L’Autre c’était alors celui qu’il fallait combattre au travail, dominer à l’intérieur du cercle familial ou amical, précéder sur la route ou dans la foule. Je prenais au premier degré la fameuse formule de Sartre, le philosophe et écrivain français, qui fait dire à Garcin dans son Huis Clos 1) : « L’enfer, c’est les autres ! » En effet, expliquait Sartre en 1965, si les rapports avec les autres sont tordus, viciés, alors l’autre ne peut-être que l’enfer. Qu’il est loin le temps de mes seize ans où mon instruction religieuse protestante m'enseignait, entre autres choses, d’aimer mon prochain comme moi-même, un commandement qui n’est sans doute pas étranger au aime ton prochain de notre code maçonnique. Heureusement depuis mon initiation maçonnique en décembre 2003, j’ai pu commencer à sortir de cet enchaînement infernal qui, pour les plus malheureux ne peut déboucher que sur l’isolement ou, pire, sur l’intolérance, la xénophobie et le racisme. Ma transformation, aujourd’hui encore inachevée, c’est vrai, s’amorçait. Mais pourquoi cette longue parenthèse d’indifférence, de quelque cinquante ans ? Première révélation dans ma démarche maçonnique, premier pas vers la lumière : la Chaîne d’Union. A l’issue de mon initiation, fatigué, quelque peu effrayé mais surtout ému, je me suis assis pour la première fois parmi vous sur le siège vacant réservé à mon intention sur la colonne du Nord. La tenue était terminée, j’avais frappé à la porte du Temple et reçu la Lumière. Le Vénérable Maître, notre regretté Artine, commanda alors la Chaîne d’Union. Ma main gauche, réceptrice, ma droite, donatrice, étaient toutes deux enfermées dans celles des deux Frères qui m’entouraient, reliées à l’ensemble de mes Frères- Maîtres- Compagnons- Apprentis qui venaient de m’accueillir en leur sein. Une bouffée de chaleur m'envahit soudain. Je n’en perçus pas tout le sens sur le moment. Ce n’est qu’en parlant quelque temps plus tard avec l’un de mes Frères, qui avait autrefois subi le même choc, que je réalisai ma chance : j’étais devenu le maillon d’une chaîne immense, universelle. Surtout, je venais d’apprendre l’essentiel, peut-être : les Frères sont mes Frères; bien plus, tous les hommes, quels qu’ils soient, sont mes Frères. Etonnante réalité pour quelqu’un qui s’était longtemps réfugié dans un individualisme faussement sécurisant. L’Apprenti que j’étais commençait à mesurer l’étendue du chemin qui lui restait à parcourir, le travail à entreprendre pour que sa pierre, brute d’abord, cubique ensuite, puisse s’insérer dans le mur du Temple de l’humanité, construction qui est l'un des buts, sinon l’objectif ultime de l’action de tout Franc-Maçon. Deux symboles allaient m’aider, me guider dans mes efforts de régénération : la Chaîne d'Union, ce geste collectif qui clôt toutes les tenues et toutes les séances, et la Houppe dentelée, son pendant graphique, qui encadre les tableaux des Loges d’Apprentis, de Compagnons et décore toutes les Loges en général. Par la suite, plus de quatre ans après mon initiation, après m’être replongé dans le rituel du deuxième grade pour compléter cette planche, trop tard certainement pour ne pas avoir oublié une partie de sa substance et toutes ses exigences, je réalisai à quel point j’étais encore imparfait. Pèse à tout instant le motif de tes actions et tu verras combien tu es éloigné de la vertu. Mais ne crains pas ; persévère ; la Lumière luira pour toi. Ainsi m’aurait parlé le Frère préparateur avant de nous introduire mes Frères Daniel, Vartan et moi dans le Temple. Après cette lecture, l’image clé de mon passage au deuxième degré me revint subitement. Dépouillé de l’Argent, de l’Airain et du Fer, symboles de division, d’orgueil et de force aveugle, irraisonnée, ayant scruté mon image sans fard dans le miroir, tentant ainsi de mieux me connaître, j’effectuai les cinq voyages main dans la main avec Daniel et Vartan pour finalement monter gauchement, côte à côte, avec mes deux Frères les cinq premiers degrés du Temple et découvrir l’Etoile flamboyante, notre guide à tous, la lumière qui illumine nos cœurs davantage peut-être que nos esprits. Pour avancer dans le perfectionnement, je ne suis plus seul. Le Grand Architecte de l’Univers me donne au milieu des vicissitudes de la vie de vrais Frères, de véritables amis. A moi de ne pas les décevoir, de ne pas trahir leur confiance et de travailler ma pierre avec amour et ferveur. Oswald Wirth 2) ne nous dit-il pas : Isolément, l’homme ne réalise rien de grand; il ne devient puissant que par association(…)la pensée reste stérile tant qu’elle ne s’appuie pas sur le pouvoir d’aimer. Dans son Etoile flamboyante, Jacques Trescases 3) proclame de son côté : « La fraternité maçonnique est plus qu’un simple lien amical(…), c’est la reconnaissance ontologique de la valeur d’autrui et la manière d’expérimenter sans échappatoire possible notre attitude envers les autres(…), sans que cette attitude soit limitée aux seuls frères de la loge, ni de l’obédience : elle est en quelque sorte exemplaire de notre attitude envers tout individu. » Désormais, après mon initiation et mon élévation au deuxième degré, grâce à mes lectures et à l’expérience de mes Frères surtout, aux révélations quant à la valeur des symboles, je ne pouvais plus ignorer que l’Autre était mon égal, aussi indispensable que moi à la collectivité dans l’ordonnance des choses. Mon véritable ennemi est en moi. Là encore, je cite Jacques Trescases qui écrit, toujours dans son Etoile flamboyante : « Hiram est tué par ses propres compagnons, à l’aide de ses propres outils. Ce message est essentiel. Nos ennemis ne sont pas hors de nous -les autres ou l’environnement matériel ou social - mais en nous(…). La renaissance est donc possible(…), il suffit de manier correctement nos outils, d’en faire un usage conforme au sens de la vie(…) pour constituer une pierre utile dans l’immense temple qu’est la maturation et l’évolution de la vie ». L’Autre, mon frère, n’est donc pas mon ennemi. Qu’est-il alors ? D’abord un miroir. Il ne reflète ni l’image déformée par l’orgueil que je me fais de moi, ni celle flatteuse que j’entends présenter aux autres. Non, dans ce cas, le miroir ne ment pas. Il réfléchit un cliché sinon fidèle à la réalité du moins corrigé par le regard, par la pensée de l’Autre. Comme l’affirmait Albert Jacquard, le célèbre généticien, lors d’une émission télévisée récente : « nous ne sommes que ce que les autres pensent que nous sommes ». Sans les autres, par conséquent, nous ne pouvons pas savoir qui nous sommes. Sartre fut à l’origine de ma réflexion quant à mes rapports à l’Autre en tant que Franc-maçon, donc à l’origine de ce travail de maîtrise. J’ai cité tout à l’heure son fameux l’enfer, c’est les autres, en n’en gardant que son interprétation au premier degré, incomplète et fallacieuse. Sartre a donné par la suite un éclairage tout différent de ses propos de dramaturge, des commentaires qui, paradoxalement, peut-être, se rapprochent de nos idéaux. Citons-le en raccourci : les autres sont au fond ce qu’il y a de plus important en nous-mêmes pour notre propre connaissance de nous-mêmes…Quand nous essayons de nous connaître, nous usons des connaissances que les autres ont déjà sur nous…Quoi que je dise en moi…quoi que je sente en moi, le jugement d’autrui entre dedans…si mes rapports sont mauvais, je me mets donc dans la dépendance d’autrui. Et alors je suis en enfer…Cela ne veut pas dire qu’on ne puisse pas avoir d’autres rapports avec les autres. Cela marque simplement l’importance de tous les autres pour chacun d’entre nous. Sartre va encore beaucoup plus loin à la rencontre de nos idéaux, parmi les plus lumineux qui exigent de tout Maçon non seulement l’introspection mais encore l’action. Après avoir rappelé que ses trois personnages de Huis Clos sont en enfer, donc morts, Sartre explique en substance : les gens encroûtés dans leurs habitudes sont comme morts; ils sont incapables de briser le cadre de leurs soucis; ils restent ainsi victimes des jugements d’autrui tant qu’ils ne font rien pour changer; s’ils ont commencé à être lâches, ils restent lâches; ce que nous devons faire, c’est de changer nos actes par d’autres actes; ainsi, quelque soit l’enfer dans lequel nous sommes, nous sommes libres d’en sortir; si nous y restons, c’est librement que nous nous y condamnons. L’Autre, pour moi en tant que Compagnon, est donc un miroir, un outil qui me rappelle mon séjour angoissé dans le cabinet de réflexion et mon passage heureux au deuxième degré, un symbole qui me pousse et me contraint à améliorer la connaissance de moi-même et des autres, comme l’Etoile flamboyante me guide dans mes pensées et mes actions indispensables à ma liberté et à celle des autres. Apprenti, j’ai travaillé à construire mon individualité maçonnique grâce à l’aide de mes Frères. Comme Compagnon, j’ai ensuite œuvré à l’instauration de l’être collectif dont je ne suis qu’un maillon, qu’une cellule avant d’être élevé un jour à la Maîtrise et de savoir ainsi diriger mon expérience comme nous le dit Oswald Wirth dans son célèbre ouvrage La Franc-maçonnerie rendue intelligible à ses adeptes : le Compagnon. Et moi, dans cette démarche vers la connaissance, dans ma prétention à être reconnu comme Maître qui suis-je ? Que dois-je donc être pour l’Autre ? Pour les autres, comme eux pour moi, je dois d’abord être un miroir, un miroir le plus fidèle possible à la réalité afin qu’il réfléchisse une image franche. Ni flatterie, ni blâme : la sincérité que doit tout homme à un autre homme, tout Frère à un autre Frère, un éclairage réciproque sur la voie de la sagesse. Sans authenticité, les rapports avec les autres seraient irrémédiablement minés, pervertis par la lâcheté et la flagornerie. A l’Autre, outre la vérité et la sincérité, je dois la solidarité, l’ouverture, la tolérance. Je dois accepter ses forces, tolérer ses faiblesses, l’aider tout en respectant mes intérêts particuliers, enfin savoir bénéficier de son soutien sans tomber dans sa dépendance. Décision courageuse ! Suis-je réellement capable de tant de détermination, de lucidité, de tant d’abnégation ? N'ai-je pas tendance, aujourd’hui encore à me laisser submerger par le matérialisme envahissant du monde dans lequel je me débats fébrilement ? Ne suis- je pas tenté comme hier de me réfugier dans l’indifférence et l’égoïsme ? Tout au fond de moi, comme l’œil dans la tombe de Caïn, il y a donc un autre moi, cette conscience, cet autre Autre qui me guide, me blâme ou m’encourage, parfois sévère, parfois doux, jamais flatteur puisqu’il n’a rien à espérer de la flatterie. Ces voix, ces lumières sont innées, encrées dans mon subconscient. Je ne peux ni les réduire au silence, ni les éteindre. Que je le veuille ou non, elles sanctionnent toutes mes pensées, toutes mes actions, bonnes ou mauvaises. Même si mon cerveau et mon cœur décidaient de les ignorer, mon corps ne pourrait leur échapper. Immanquablement, les réactions négatives de mon inconscient se marquent par des tensions musculaires inconfortables, prémonitoires tandis que les réflexes positifs se signalent par le réchauffement agréable des mes extrémités. En tant que Compagnon, de Maçon amené à redécouvrir le sens de mon appartenance à l'humanité et au monde vivant, je réalise que la route vers la connaissance, même après ces années parmi vous, demeure ardue mais stimulante. A la condition indispensable que je sache les rechercher, les écouter, les regarder, les ressentir, l’Autre qui est en vous comme l’Autre qui est en moi, m’aideront à progresser vers la Lumière. Le premier reflètera l’image que l’environnement se fait de moi, le second, à coup de prises de conscience successives, balisera mon chemin. C’est en moi seul que se cachent mon ennemi et mon allié, le bien et le mal comme tous les outils de mes choix d’homme libre. Michel P. Frère de la Loge Fidélité et Prudence à l'Orient de Genèvele 24 juin 2007 Source:Huis Clos, Jean-Paul Sartre, Gallimard,1947Oswald Wirth, Le Compagnon, Dervy, 1931Jacques Trescases, L’Etoile Flamboyante, Guy Trédaniel, 1993
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