![]()
Une certaine idée de la franc-maçonnerie
Conférence donnée le jeudi 11 mars 2010à laLoge Fidélité et Prudence à l'Orient de Genèvepar Notre TCF:. Alain Bernheim |
|
|
Je suis heureux d’être ce soir parmi vous. ll y a quinze ans que j’ai eu
l’honneur de prendre la parole devant des FF\ genevois et j’avais évoqué devant eux mes recherches sur les origines du
Rite Écossais Ancien et Accepté. Si je rappelle ce souvenir, c’est parce que le
mot recherche est celui qui peut le mieux résumer ma vie maçonnique qui a
commencé en 1963 dans une petite ville allemande, Sarrebruck, au sein d’une
loge qui relevait du Grand Orient de France. L’apprenti que j’étais prit vite conscience de l’absence totale de
relations entre ma loge et les deux autres loges de la ville. Bien sûr, je
demandais pourquoi. Et les raisons qu’on me donna n’étaient ni claires ni
précises. « Tu comprendras plus tard », me disait-on. La même année parut un livre, Universalisme et Franc-Maçonnerie, de Joannis
Corneloup. Il y expliquait avec clarté les notions de régularité et de
reconnaissance. J’y trouvais les explications que ma loge n’avait pas pu – ou
pas souhaité – me donner. Et très spontanément, je lui écrivis pour le
remercier. Il me répondit en m’invitant à venir le voir quand je passerais par
Paris. J’avais alors une trentaine d’années et Corneloup plus du double. Mais
notre amitié dura jusqu’à sa mort, quinze ans plus tard. A la même époque, je découvris un livre qui me fit comprendre une autre
notion essentielle de la franc-maçonnerie : la différence qui existe entre
l’ORDRE et les Obédiences. Tel était le titre d’un livre de Marius Lepage, lui
aussi membre du Grand Orient. Outre cette différence fondamentale, Lepage y
indiquait les auteurs français auxquels on pouvait se fier ainsi que la
richesse exceptionnelle de l’école anglaise de recherche maçonnique, que l’on
dénomme, à juste titre, l’école authentique. Et grâce à ses conseils, j’acquis
alors une grande quantité de vieux exemplaires de la revue Ars Quatuor Coronatorum qui étaient soldés à des prix bradés, parce
que la loge Quatuor Coronati, la plus vieille loge de recherches du monde,
devait déménager. C’est avec ces premiers outils et quelques autres livres que je commençais
mes recherches sur l’histoire de la franc-maçonnerie. \ Naturellement, on peut être un excellent maçon sans avoir d’idées claires sur l’histoire de la franc-maçonnerie. Et on peut se sentir désarmé face à la quantité de livres qui en parlent. Un de mes amis qui était docteur en philosophie de l’université de Fribourg me dit un jour que je pouvais écrire tout ce que je voulais à propos de la philosophie mais à une condition : avoir d’abord tout lu sur le sujet que j’envisageais d’aborder. Cette exigence qui peut paraître insurmontable, doit aussi s’appliquer à l’histoire de la franc-maçonnerie. Seulement, il faut distinguer entre deux familles de livres maçonniques : ceux qui traitent de ses symboles et ceux qui retracent son histoire. Le symbolisme est un langage particulier qu’utilise la franc-maçonnerie. Un langage différent de celui que nous utilisons tous les jours. Je le compare volontiers à celui de la musique que je connais un peu parce que, dans ma première vie - qui s’est arrêtée en 1980 - j’ai donné environ deux mille concerts et récitals. Je crois profondément qu’on ne peut pas davantage expliquer – ou si vous préférez, traduire – le langage des symboles que celui de la musique. Les symboles doivent être perçus – de même que la musique existe pour être entendue –, ils doivent être montrés et transmis. Ils ne devraient pas être expliqués. Au risque de choquer certains d’entre vous, je vous conseille de ne pas tenir compte des livres, des guides, des mémentos qui prétendent expliquer les symboles. C’est à chacun de nous de les comprendre et personne n’a le droit de limiter leur richesse en en cernant la signification et l’enseignement. L’autre famille de livres maçonniques traite de son histoire. Et cette famille-là peut être aussi divisée en deux groupes : celui qui contient surtout des informations - en général accompagnées de déductions et de conclusions basées sur ces informations - et celui qui contient surtout des opinions. Il n'est pas toujours facile de distinguer entre eux ces deux groupes parce que les auteurs des livres qui contiennent surtout des opinions évitent de rendre cette différence clairement perceptible à leurs lecteurs. Une information exacte est un fait vérifiable et non modifiable. Ainsi la première édition du Livre des Constitutions dit "Constitutions d'Anderson", est parue à Londres en 1723. Je réserve le mot opinion pour tout ce qui relève du domaine subjectif. Par exemple lorsqu'une personne ou un groupe énoncent une définition de ce qu'est pour eux la franc-maçonnerie et veulent l'imposer à tous. Et pour tout ce qui est différent selon le lieu ou le moment. Par exemple, énoncer les conditions définissant la régularité d'une obédience maçonnique sans préciser l'auteur de cette définition et sa date précise. Il existe deux familles d'historiens de la franc-maçonnerie : ceux qui appartiennent à l'école authentique et ceux qui pensent que l'étude de la franc-maçonnerie constituerait un domaine séparé, régi par des règles particulières. John Hamill a défini les historiens de cette seconde famille en écrivant qu'ils avaient deux choses en commun : le fait de croire que la maçonnerie a toujours existé, et une inaptitude manifeste à établir la différence entre un fait historique et une légende[1]. Mais comprenons-nous bien : les légendes font partie du symbolisme de tous les grades de la franc-maçonnerie et cela est bien. Le pêché contre l’esprit, à mes yeux, commence lorsque c’est dans son histoire que des légendes sont introduites. Il y a beaucoup de livres ou d’articles qui
prétendent retracer l’histoire de la franc-maçonnerie. Mais tous sont loin
d’être également utiles, sincères ou honnêtes. Dans un livre remarquable, Arnaud Desjardins
constate: Si l'on se résigne à faire partie du troupeau, que ce soit un troupeau
d'hindous, de marxistes, de catholiques ou de maoïstes, c'est une chose. Mais
si l'on possède une réelle envergure et si l'on en fait une affaire
personnelle, il faut chercher... [2] Nous parlons, nous aussi, de l'importance de chercher. Assez curieusement, nous parlons rarement des différentes manières de chercher, comme si toutes les méthodes de recherche avaient une valeur identique. Cette lacune – ou ce silence – joue un rôle important lorsqu'on aborde la littérature maçonnique, En effet, n'importe qui (ou presque) peut dire et
publier n'importe quoi (ou presque) à propos de ce qu'est la franc-maçonnerie
et de ce que fut son histoire. Toutes ces opinions sont considérées comme ayant
une valeur égale par beaucoup d’hommes chez lesquels existe une espèce de
respect ou d'autorité accordés de confiance à ce qui est imprimé. Bien des
maçons s’imaginent ainsi faire preuve de tolérance, comme l’a souligné Marius
Lepage : Car, un des plus graves défauts des Francs-Maçons c'est de confondre
charité et tolérance, affection et vérité. On en arrive alors aux plus nocives
déviations mentales, dont savent se servir habilement ceux qui ne cherchent,
sous le couvert d'une fraternité sans cesse invoquée et jamais pratiquée, qu'à
servir leurs intérêts particuliers, ou les intérêts d'un parti. Et, les
dénoncer c'est manquer de tolérance et d'amour fraternel[3]. Réfléchissons un instant. Il n’y a que deux sources
possible lorsqu’on écrit un livre d’histoire. Ou bien on recopie ce qu’un
auteur précédent a déjà écrit – ce qui est parfaitement licite à condition de
mentionner sa source avec précision – ou bien on a fait une découverte ou une
redécouverte. Et il faut alors indiquer le document ignoré ou oublié qu’on exhume
en le transcrivant avec soin et en en indiquant la location. A quoi un de mes amis me fit un jour remarquer que
j’oubliais une troisième possibilité : l’imagination. Il avait raison. Pour lutter contre l’imagination,
souvent délirante, de bien des auteurs maçonniques, il n’existe qu’une
arme : les notes et les références qui justifient ce que l’on avance. \ Finalement, le conseil de lire tout ce qui a été
écrit sur la franc-maçonnerie est loin d’être insurmontable si on retranche les
livres qui traitent du symbolisme et les innombrables ouvrages qui affirment
sans preuves et sans références ainsi que ceux dont les auteurs font appel à
leur imagination. Il reste alors les livres d’histoire écrits par des auteurs
consciencieux et honnêtes, ceux qui fondent leurs écrits sur des documents. Ces historiens-là, les historiens authentiques, ont
écrit surtout en trois langues : le français, l’anglais et l’allemand. On
croit souvent que l’école authentique de la franc-maçonnerie serait née en
Angleterre, c’est inexact. Ce sont nos FF\ allemands qui ont jeté
les bases de l’école authentique. La première encyclopédie de la
franc-maçonnerie en trois volumes a été rédigée par un libraire nommé Hesse qui
vécut à Amsterdam puis à Paris. Il la publia entre 1822 et 1828 sous le
pseudonyme de Lenning avec les compléments que lui apporta son ami Mossdorf[4]. Elle fut rééditée en
1863-1867 et en 1900-1901 avec des mises à jour tellement importantes qu’il
s’agit chaque fois d’ouvrages différents. La parution en 1932 du Lexicon de
Lennhoff et Posner en constitue une quatrième édition qui est loin d’avoir la
qualité des précédentes. Il y a une remarquable tradition de l’exactitude
chez les historiens allemands qui sont trop peu connus, Schröder, Nettelbladt,
Lachmann, Schiffmann, Taute, Wolfstieg et Begemann. A l'exception de Findel qui
n'est pas mon auteur préféré, leurs livres ne furent jamais traduits en
français. Kloss est l'auteur d'une remarquable Histoire de la Franc-Maçonnerie
en France (deux volumes, 1000 pages) parue en 1852-1853, et publia en 1844 la
première bibliographie maçonnique sérieuse, précise et complète. Begemann,
comme le Français Jean-Émile Daruty, fut un remarquable destructeur obstiné de
légendes maçonniques absurdes. Par contre, nos FF\ anglais furent les
premiers à créer une loge de recherches, Quatuor Coronati No. 2076. Le premier
numéro de leur célèbre revue Ars Quatuor
Coronatorum fut publié à Londres en 1888 avec les études présentées au
cours des trois premières années de ses réunions. Le dernier volume, publié il
y a quelques jours, porte le numéro 121. Je ne saurais évoquer les publications maçonniques
de langue anglaise sans évoquer les livres de Knoop, Jones et Hamer et, tout
particulièrement Early Masonic Catechisms[5] qui reproduit avec une
exactitude scrupuleuse le texte des premières instructions anglaises – en
anglais catechisms – parues entre
1696 et 1730. Et naturellement l’histoire de la franc-maçonnerie que Gould a
publiée entre 1882 et 1887. Mais les découvertes d’un historien ne sont pas
forcément toujours bien accueillies. J’étais un tout jeune maçon lorsque je
décidai d’aller à la recherche d’anciens textes réglementaires français que
Marcy affirmait être perdus depuis plus d’un siècle[6]. Je les retrouvai à La
Haye et à Londres en suivant des indications données par Kloss et par Gould. J’apportai ces documents
en 1969 à la Commission d’Histoire du Grand Orient de France dont j’étais
membre. Lorsque le Grand Maître Jacques Mitterrand prit connaissance du texte
inédit des Statuts de St Jean de Jérusalem de 1745 et y découvrit avec horreur
l’article 29 stipulant que le jour de la Saint-Jean, la loge devait assister à
la messe, il déclara tout net qu’il n’était pas opportun que le Grand Orient
publiât ces Statuts. C’est pourquoi mon premier grand article – il avait
une centaine de pages – 'Contribution à la connaissance de la genèse de la
première Grande Loge de France' parut en 1974 dans la revue de la Grande Loge
Nationale Française, les Travaux de
Villard de Honnecourt. \ Il est fondamentalement indispensable de connaître l’anglais et l’allemand pour pouvoir être familier de ce qui a été écrit d’essentiel sur l’histoire de la franc-maçonnerie depuis trois siècles. Encore faut-il classer ces informations et les retrouver. C’est ici qu’intervient l’outil qui a transformé mon travail : l’ordinateur. J’ai acheté mon premier ordinateur, un IBM PS/1, il y a vingt ans. Dans la semaine qui suivit, j’ai rangé ma machine à écrire et ne m’en suis plus jamais servi depuis. Voici ce que j’écrivis quelques jours plus tard: Le hasard fit qu'au moment où le computeur entrait
dans ma vie, je recevais l'un des quatre exemplaires récemment réimprimés en
fac-simile d'un ouvrage en quatre volumes paru en 1806: les Materialien zur Geschichte der Freimaurerei
de Friedrich Ludwig Schröder (1744-1816). Chez Schröder, pas d'index et pas
même de table des matières. Quatre volumes écrits en caractères gothiques,
rapportant des évènements et transcrivant des documents du plus grand intérêt,
classés en principe par année, mais en réalité souvent disséminés au hasard des
volumes, au gré de l'inspiration de l'auteur. On ne peut pas lui en faire
grief : Schröder n'avait pas à l'époque de modèle sur lequel se guider. Il
était un directeur de théâtre et un acteur sans formation d'historien. Un
amateur, dans le meilleur sens du mot, auquel je suis profondément
reconnaissant de s'être donné le mal de nous transmettre des éléments
inappréciables pour notre recherche d'aujourd'hui, les nombreux documents qu'il
transcrivit étant pour la plupart entre temps disparus. Grâce au computeur, j'allais pouvoir établir l'index
et la table des matières. Grâce à l’ordinateur, le livre de Schröder voyait son
utilité décuplée. Je ne dirais pas que tout alla tout seul. Établir une
banque de données - la première - n'est pas une chose qui va de soi. On
apprend. On fait des erreurs qui - lorsqu'on connait la technique - sont
faciles à rectifier. Encore faut-il connaître la technique. Et s'il y a bien un
reproche que je ferais au manuel qui accompagne le programme, c'est qu'on ne
vous dit pas toujours avec clarté comment faire quelque chose et qu'on ne vous
dit pratiquement jamais ce qu'il ne faut surtout pas faire. C'est ainsi que
quelques heures de travail sont parfois "disparues" par suite d'une
mauvaise manœuvre. Ce n'est pas l'appareil qui avait tort. C'était moi, bien
sûr. Mais j'aurais préféré avoir été prévenu! A son débit, il me faut reconnaître que depuis trois
semaines je ne parle guère à ceux qui m'entourent - ce à quoi mon chien est particulièrement
sensible. Mais je souhaite apprendre aussi vite que possible afin de pouvoir
travailler avec le maximum d'efficacité. Tête de mule me force à faire
plusieurs choses qui ne m'amusent pas particulièrement. Par exemple à avoir un
ordre rigoureux (il y tient beaucoup et se venge tout de suite si je ne
commence pas par penser avant de travailler avec lui). Ce qui me rappelle le
mot de Valéry décrivant ainsi Monsieur Teste : « Chose étrange, il
pensait avant de parler ». Tête de mule me force à penser avant de
travailler. Pour cela aussi j'éprouve envers lui une grande reconnaissance. \ Je vais vous donner deux exemples de l’utilité de l’ordinateur pour la recherche maçonnique. Dans un livre que je viens de terminer et qui sort
cette année, j’évoque les circonstances dans lesquelles plusieurs Suprêmes
Conseils ont été créés. Celles de la création de la Juridiction Nord du Suprême
Conseil des États-Unis sont obscures. Plusieurs livres américains se sont
néanmoins efforcés de les décrire et ont reproduit ou transcrit des documents
établis à New York par Emanuel De La Motta qui était avec le colonel Mitchell
et Frederick Dalcho le troisième plus ancien membre du Suprême Conseil des
États-Unis, fondé à Charleston le 31 mai 1801. La Motta était venu à New York au printemps 1813 pour
se faire opérer de la cataracte. Avant son opération, il signe plusieurs
documents pour fonder ce second Suprême Conseil. A l’époque, lorsque les
membres du rite en 33 grades - qui ne s’appelait pas encore le Rite Écossais Ancien
et Accepté - rédigeaient un document officiel, ils ajoutaient toujours la
latitude de la ville où ils dressaient ce document. Les ouvrages américains reproduisent trois documents différents portant la signature de La Motta, datés du même jour, le 5 août 1813 à New York. Eh bien, ces trois documents portent trois latitudes différentes pour New York ! Ce n’est que parce que j’avais reporté dans ma base de données chronologie la référence de ces documents, la date à laquelle ils avaient été rédigés et la latitude qu’ils portaient que j’ai pu faire cette constatation... que personne n’avait faite avant moi. La conclusion était simple: deux de ces documents étaient des faux antidatés. L’autre exemple touche la Suisse. Depuis Thory, tous
les livres attribuent la date du 2 février 1739 comme celle de la fondation de
la première loge de Lausanne. C’est en effet cette date-là qu’elle porte sur la
liste des loges relevant de la Grande Loge de Londres, publiée en 1741. Mais à
cette époque, l’Angleterre utilisait le calendrier julien et elle n’adoptera le
calendrier grégorien qu’en 1752. Personne, sauf mon ordinateur, ne s’aperçut
qu’en calendrier grégorien, celui que nous utilisons en Europe continentale
depuis le début du 17ème siècle, la fondation de la première loge de Lausanne
devait être rajeunie d’une bonne année et qu’elle correspondait au 13 février
1740. \ Au mois d’octobre dernier j’ai été invité à
Washington comme conférencier par la Scottish Rite Research Society qui existe
depuis exactement vingt ans et publie l’une des meilleures revues de langue
anglaise concernant l’histoire de la franc-maçonnerie et, plus
particulièrement, du Rie Écossais Ancien et Accepté. Je terminai mon allocution
en disant : « Lorsque quelqu’un affirme devant vous quelque chose
concernant la franc-maçonnerie, posez-lui toujours la question suivante :
Comment savez-vous ? » Et j’ajoutai : « Les réponses vous
surprendront souvent ». \ Au livre que j’ai publié en 2008, j’ai donné comme
titre Une certaine idée de la franc-maçonnerie en pensant à la première phrase des Mémoires du
général de Gaulle : « Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée
de la France. Le sentiment me l’inspire aussi bien que la raison ». Pour commencer, j’y explique que le rôle des livres
n'est pas de donner des réponses, mais de fournir des informations telles que
les lecteurs puissent se faire leur opinion personnelle. Ensuite, je passe en revue trois mots qui nous sont
familiers: régularité, reconnaissance, landmarks. Et je montre combien le sens
de ces mots a évolué depuis leur première apparition dans le vocabulaire
maçonnique. Par exemple, je cite le procès-verbal de la premier Grand Lodge, daté du 29 janvier 1731 : Le Dr. Douglas observa que plusieurs Frères qui n'appartiennent à aucune
Loge régulière et qui sont cependant de bons et fidèles Frères, ne peuvent
avoir connaissance [du Grand Festival] si celui-ci n'est pas annoncé
publiquement. L’historien anglais Sadler remarque que le fait de ne pas appartenir à une loge régulière n'aurait donc pas impliqué dans les années 1730 à Londres que ses membres aient été irréguliers, et il ajoute avec l'ombre d'un sourire que la maçonnerie de cette période ne saurait être jugée « d'après nos critères contemporains de discipline et d'organisation presque parfaites »[7]. Nos surprises concernant l’idée que nous nous faisons
de l’esprit de cette première maçonnerie anglaise vont augmenter avec la
personne de Martin Folkes, qui fut le Député Grand Maître du duc de Richmond en
1724. Voici son portrait, tracé par un contemporain : En matière de religion, un
incroyant égaré qui la raille bruyamment. Il se targue d’être le parrain de
tous les singes, ne croît en rien à la vie éternelle, aux Écritures ou à la
révélation. Il a perverti le duc de Montagu, Richmond, Lord Pembroke et bien
d’autres membres de la noblesse qui appréciaient son intelligence ; cela a
causé un dommage infini à la Religion en général, en amenant la noblesse à
jeter le masque et à aller jusqu’à se moquer ouvertement des formes extérieures
de la religion en s’en désolidarisant [...] Il pense qu’il n’y a pas de
différence entre nous et les animaux, sauf pour la structure différente du
cerveau, telle qu’elle peut exister entre un homme et un autre.[8] Un tel homme, qui fut Président de la Royal
Society en 1741, pouvait donc être maçon et avoir accédé en 1724 au plus
haut poste de l’exécutif de la Grande Loge. Vous pourrez encore découvrir d’autres surprises dans
ce livre. Par exemple – et contrairement à ce qui est affirmé d’un bout à
l’autre de la littérature maçonnique – que le Grand Orient de France n’a
nullement supprimé la mention du Grand Architecte de l’Univers lors de son
convent de 1877. Que le “Chapitre de Clermont” n’a jamais existé. Ou que,
contrairement à ses affirmations, la franc-maçonnerie allemande – dont une
grande partie avait vainement tenté de s’allier à Hitler en 1933 - a bien
accepté des anciens nazis dans ses rangs après la guerre, dont deux Grands
Commandeurs. Pour terminer, je ne vous donnerai aucun conseil,
sauf un : ne croyez pas, n’ajoutez pas foi à ce que vous lisez ou à ce que
qui que ce soit peut vous affirmer à propos de la franc-maçonnerie sans
demander la source de cette information et la contrôler. C’est bien ce que rappelait Sadler, l’historien
anglais dont j’ai déjà cité le nom, lorsqu’il fut installé VM de la loge
Quatuor Coronati il y aura cent ans cette année : This may be true or it may not, you must take it for what it is worth ; for
my part I will tell you frankly that I do not swallow everything I read in
Encyclopedias, either Masonic or otherwise[9]. En français : Ceci peut être vrai ou peut ne pas l’être, vous devez
le prendre pour ce que ça vaut ; pour moi, je vous dirai franchement que je ne
gobe pas tout ce que je lis dans les encyclopédies, qu’elles soient ou non
maçonniques.
F:. Alain Bernheim Alain Bernheim Montreux mars 2010 [1] John Hamill, The Craft (1987), p. 22. [2] Arnaud Desjardins. 1990. En relisant les Évangiles, p.
59. Paris : La Table Ronde. [3] Marius
Lepage, ‘L’art d’être grand-père’, Le
Symbolisme n° 369, mars-mai 1965, p. 203. [4] Voir
le No. 319 de la Maurerische Bücherkunde (1886) de Taute. [5] 1ère
éd. 1943, 2ème éd. complétée 1963. [6] Henri-Félix Marcy.
1956. Essai sur l’origine de la Franc-Maçonnerie et l’histoire du Grand Orient
de France. Tome deuxième. Le Monde
Maçonnique Français et le Grand Orient de France au xviiie Siècle, p. 173. Paris : Editions du
Foyer philosophique. [7] Sadler 1887, p. 43. [8] Gould 1893, p. 131, citant
le Common-Place Book de Stukeley (1687-1765), transcrit en 1880 dans
le volume 73 des publications de la Surtees
Society. [9] AQC 23, p. 327.
Tous les droits de reproduction et d'utilisation sont autorisés avec mention de la référence
Copyright © 2001 - 2009 Fidélité et Prudence |