Entré dans la loge à l’âge de
vingt-six ans, le 18 décembre 1952, il a vécu au sein de Fidélité et Prudence
pendant cinquante trois ans. C’est dire que durant un demi-siècle il a été le
témoin de tout ce qui s’est fait et de tout ce qui s'est dit dans notre
atelier. Non seulement il a été témoin, mais aussi et surtout acteur, car il a
commencé de siéger au Collège des Officiers en 1956 déjà, c’est-à-dire quatre
ans à peine après son initiation, et il y a siégé sans discontinuer pendant
trente-cinq ans. Il a été orateur, préparateur, Maître en chaire, Maître député,
ce qui est arrivé à d’autres, mais il a été pendant dix-sept ans l'archiviste
de la loge, ce qui, à ma connaissance, ne s’était encore jamais produit.
Aussi n’y a-t-il rien de
surprenant à ce que ses interventions aient toujours été écoutées dans un silence
religieux: quand il parlait, c’était l’autorité de l’expérience qui
s’exprimait par sa bouche. Il avait toujours le souvenir d’une règle, d’un
précédent, d’un exemple illustratif à bon escient qui permettait de trancher
les questions qui se posaient. Ses interventions étaient d’autant plus écoutées
qu’il se prononçait avec une extrême modestie. lI ne donnait jamais l’impression d’imposer
sa solution; il se limitait à rappeler ce que des règles prévoyaient ou ce que
d’autres avaient fait. Et il le faisait toujours avec beaucoup de naturel et
de simplicité, dans un langage immédiat, que chacun comprenait. Il était
d’ailleurs un homme d’un abord très facile. Champignonniste expert, il faisait
profiter les frères de ses talents variés en endossant le tablier du cuisinier
une fois par année pour offrir à tous un risotto agrémenté de ses cueillettes.
Il avait en quelque sorte le profil idéal pour s’occuper de la bibliothèque de
la loge, car les apprentis et les compagnons pouvaient lui demander conseil
pour leurs lectures et il connaissait tous les livres à disposition et savait
guider chacun selon son degré de connaissance, en sorte qu’il jouait un rôle
central dans la formation des jeunes frères.
Jean n’avait que onze ans de
pratique de la vie maçonnique quand il est devenu le Vénérable maître en
chaire de la loge, à une époque qui allait très vite devenir une des plus
agitées de l’histoire de notre atelier. Exposé à toutes les tempêtes et partant
à toutes les sollicitations et toutes les critiques, il a mené sa barque de
manière sûre, et si Fidélité et Prudence a vécu trente années de paisible
prospérité depuis lors, c’est évidemment à lui qu'elle le doit. Comme le dit le
rituel de l’installation d’un Maître en chaire, la prospérité et parfois la vie
même de la loge dépendent de la sagesse du maître. Et c’est exactement ce que
nous lui devons.
Qui se penche sur son dossier,
comme il l’avait souvent fait en sa qualité d’archiviste sur les dossiers des
frères d’autrefois, et comme je l’ai fait pour vous parler à présent, ne peut
échapper à l’impression que, parvenu à l’âge respectable de soixante-cinq ans,
il a pris de la distance et s’est reposé. C’est une illusion et elle ne
correspond ni à la réalité ni, encore bien moins, au tempérament de Jean. En
effet, la maçonnerie est un édifice complexe, divisé en grades, en systèmes de
loges bleues et de hauts grades, avec une organisation multiple dans chaque
élément de la structure, avec des fonctions de liaison entre les différents
corps qui la constituent, le tout de manière harmonieuse, mais relativement
lourde. C’est ainsi que, en dehors de Fidélité et Prudence, Jean a servi la
maçonnerie en de nombreuses qualités différentes. Pendant plus d’un quart de
siècle, il a occupé des fonctions au sein des hauts grades, notamment à la tête
du Chapitre et à la tête du Consistoire. Il a revêtu la charge de Grand
Officier de la Grande Loge Suisse Alpina. Comme les hauts grades jouent
souvent, en plus de leur vocation de loges de perfectionnement, un rôle de
trait d’union entre les loges, Jean Blanc s’est imposé comme une des figures
marquantes, centrales, incontournables de la maçonnerie genevoise, Il y a
certainement été une des personnalités les plus connues. C’est donc bien l’ensemble
des frères de Genève qui se recueille aujourd’hui pour lui rendre un dernier
hommage et rendre témoignage de leur reconnaissance.
Dans sa jeunesse, Jean avait
suivi une formation de l’Ecole de Commerce. Il aurait bien voulu continuer à
l’université, mais les circonstances en ont décidé autrement : très jeune, il
a dû soutenir ses parents. Mais sa curiosité intellectuelle lui avait assuré un
vaste savoir, Il avait la faculté remarquable que ce savoir était toujours à
sa disposition dans toute son étendue. C’est au bon moment qu’il se souvenait
de ce qui convenait à la circonstance, avec à-propos. De là lui venait une
grande modération. Plus d’une fois il a endigué la fougue de plus jeunes que
lui par une réflexion formulée sur un ton serein, mais où l'intéressé ne pouvait
manquer de puiser le renvoi de sa propre image et pour douce qu’elle fût, la
remontrance était efficace. De la même cause découlait aussi sa grande
indépendance d'esprit.
Devenu un cadre de
l’administration cantonale, il mit toutes ses compétences au service de sa
tâche et de la collectivité. Proche du pouvoir sans faire lui-même de
politique, il jetait un regard très lucide sur les problèmes de l’heure et il
avait une conscience aigué des enjeux qui se disputaient. En fait, il était
très informé et, comme le maçon était la mémoire vivante de sa loge, le citoyen
était une mémoire vivante de la Cité.
Ayant beaucoup approfondi les
enseignements de nos rites et de nos symboles, Jean était préparé à la vie et
à la mort. Il était ainsi d’une grande sérénité et d’une égale disponibilité.
Il avait atteint une sorte de bien-être intérieur, qui lui permettait
d’afficher le contentement, l'équilibre personnel et la joie qui se
manifestait dans sa propension au rire. En harmonie avec ces dispositions, il
était tourné vers l’avenir, avenir de la loge, de la maçonnerie, avenir de la
Suisse et de l’Europe, avenir du monde et du savoir, et cela jusqu’à ses
derniers jours. Nous devons compter au nombre des grâces particulières qui ont
couronné cette vie si riche d’enseignement quelques circonstances
privilégiées. Ce fut une grâce pour tous qu’il est resté semblable à lui-même,
comme si le cours des ans n’avait pas de prise sur lui. Sur des photographies
anciennes, on lui trouve certes des traits plus tendus et une chevelure plus
dense; de même, ces derniers temps, sa voix portait moins et son ouïe avait
baissé; mais c’est bien le même homme. Et ce fut surtout une grâce pour lui,
pour ses enfants et pour chacun de nous qu’il en ait été ainsi jusqu’à son
dernier jour, en sorte que nous garderons de lui une image inaltérée du sage
qu’il était et que nous avons eu la chance de rencontrer, d’apprécier et
d’aimer.
Le rituel dit qu’il y a une
place vide parmi nous. Dans trois mois, dans six mois, dans une année, vous
mesurerez combien cela est vrai.
Alain Marti
Frère de la Loge Fidélité et Prudence
à l'Orient de Genève