Privé du
droit à la parole et soumis à la loi du silence.
Voilà des
mots réunis ensemble pour former un cadre (normatif diront les juristes)
initiatique pour les apprentis.
Ce cadre
annoncé, clair, limpide, transparent, d’apparence simple voire attractive
comporte des défis à la limite du supportable pour un profane toujours habitué
à dialoguer, à communiquer, à débattre, à conseiller via les paroles, les mots
et les phrases cueillies au hasard des moments.
Ce profane,
humain de son état, est invité à laisser « ses bijous, ses matériaux»
(surtout son être social, son moi profane accablé par la vanité) en dehors de
la loge afin de se transformer en un humble apprenti quasi invisible privé du
droit à la parole en essayant de se détacher suffisamment des hiérarchies
profanes pour tenter de rentrer en soi-même et de se retrouver « tout seul
et tout nu devant son miroir intérieur » (Jean Verdun, La réalité
maçonnique).
Dans la
lignée de cette transformation, cette planche vise, ou tente tout au moins, à
partager avec chacun de vous l’opposé du moi profane de son auteur.
Ce moi
profane a la prétention d’avoir acquis une certaine connaissance voire un
certain savoir en poursuivant un cursus et une carrière (une expérience diront
les gens de profession) légitimant le fondement et la rémunération du conseil
accordé aux tiers.
Ce conseil
s’exprime au mieux dans la parole, les détails, le savoir-faire et le
savoir-dire durant lequel le professionnalisme prend le dessus et le «
qu’en pensez vous Maître ? » remplace le silence et sa loi.
L’auteur de
la présente planche va essayer, de par ces pages, de relater ce dilemme vécu
depuis plus d’un an dans ces colonnes dans l'espoir que ces mots pourront
transférer à un certain degré le plaisir particulièrement difficile mais ô
combien délicieux de la loi du silence.
Depuis la
nuit des temps, les humains cherchaient à trouver des moyens afin de pouvoir
communiquer pour exprimer leurs pensées, leurs émotions, leurs sentiments,
leurs colères etc.
Les
différents alphabets sont venus remplacer les dessins, les symboles et autres
formes d’expression en envahissant la vie humaine jusqu’à ce que la langue soit
considérée comme faisant partie intégrante de l’identité d’un peuple, d’une
nation voire d’une ethnie et sa connaissance une clé menant directement à
entrouvrir l’accès à la mentalité collective de cette nation ou de ce peuple.
Ces
différents alphabets ont contribué, néanmoins, à établir des frontières entre
les humains et il n’est pas rare de rencontrer un « étranger » dans
les rues de Genève essayant d’expliquer à un francophile charnu le nom d’une
rue ou l’assistance dont il a besoin afin de pouvoir suivre son itinéraire.
Maîtriser
une langue et le savoir-dire ou le savoir-exprimer devinrent une forme de
savoir et la plaidoirie d’un avocat commença à intégrer le cercle bien
restreint des sciences de par la valeur octroyée par certains à celle-ci.
Parler plus
et/ou bien devint aussi une façon de charmer, d’exprimer son « bagage
culturel et intellectuel » afin de s’assurer que l’auditeur tombe sous ce
charme et acquiesce bien la « valeur réelle » du
« tchatcheur ».
Si bien
parler pourrait être considérer comme un outil indispensable de communication,
savoir bien écouter se rangera plus dans la logique de l’art tellement est-il
devenu rare de rencontrer des humains ayant la capacité d’écouter vraiment et
jusqu’à la fin leurs interlocuteurs.
Cette capacité
d’écouter commence, en général, avec la difficulté de s'écouter soi-même en se
taisant complètement et en taisant l’envie toujours pressante de parler afin
d’assouvir les caprices d’un moi omniprésent à tous les niveaux et dans toutes
les circonstances.
Plusieurs
belles citations ont été et sont régulièrement prononcées afin de vanter le
mérite du silence comme chemin indispensable dans la compréhension de soi-même
et, par conséquent, de l’autre.
Ces
citations ont toujours incité le soussigné à prêter main forte au silence mais
n’ont pu encore dompter le moi cherchant à s’exprimer par les paroles dans cet
espoir stérile de démontrer que « je sais ».
Combien de
conflits, de litiges, de disputes ou autres querelles ont été initiés car les
humains n’ont pas pris la peine de s’écouter et d’écouter leurs interlocuteurs.
Il serait
intéressant, peut être, de citer les deux premiers DROITS donnés à un accusé ou
à un suspect aux Etats-Unis lorsqu’il est interpellé par la police et quand
cette dernière est obligée de lui lire ces droits (les fameux « Miranda
rights ») :
« You
have the RIGHT to remain SILENT » - Vous avez le DROIT de vous TAIRE
« Any
word you say might and will be used AGAINST you in a court of law »-
Chaque mot que vous allez prononcer, pourrait et sera utilisé CONTRE vous
devant la Cour”.
Outre le
côté purement juridique de ces droits, il serait loisible de plonger dans la
profondeur des sens et de la beauté que ces mots pourraient engendrer ainsi que
l’importance du silence dans des moments aussi critiques dans la vie humaine.
Le suspect
est invité à bien écouter ce qu’on lui reproche et de se réfugier dans le
silence afin de bien méditer sur l’impact des paroles qu’il pourrait
éventuellement prononcer sous l’effet de l’émotion.
Ces mots
trouvent encore plus de charme quand le terme DROIT est rattaché au SILENCE et
non plus « la loi du silence » ce qui rend l'attractivité du silence
encore plus virulente quand le destin est en jeu et l’humain se trouve
confronté à une telle situation qu’il est maintenant obligé de sortir de la
cruauté de l’instant pour pouvoir méditer avec le recul sur ces actes ou ces
omissions dans l’isolement surtout spirituel d’une prison.
A cette
immensité, à cette vitesse, à la réalité empirique du monde et des vérités,
l’acteur de la présente planche tente (en soulignant tente)toujours
d’opposer une autre réalité plutôt transcendante non pour anéantir ou nier
cette réalité empirique mais pour lui donner de l'épaisseur et un sens.
Par quel
enchantement ? Sans doute celui dont parle Nietzsche : l'enchantement
de la métamorphose.« Se voir
soi-même métamorphosé devant soi et agir alors comme si l’on vivait réellement
dans un autre corps avec un autre caractère ».
S’écouter,
écouter, savoir s’écouter et savoir écouter constitueraient la clé de voûte
pour contribuer à cette métamorphose.
Une
métamorphose pouvant orienter l’être humain « prédateur qui cherche
le pouvoir sur les autres jusqu’à ce qu’il ait compris que le plus grand des
pouvoirs s’exerce sur soi-même » ( Le dit des Chamanes, Paul Degryse).
Ecouter
serait donc avant tout un moyen de recherche de soi ou plutôt de recherche sur
soi car « si tu sais te taire dans ta tête, tu entendras la voix de ton
double » (ibid), voilà donc cet enchantement menant à cette métamorphose,
voilà donc ce dont aurait besoin cet « intellectuel de la caste
séparée » pour qui l’affaire ne tourne pas si rond quand il est soumis à
la loi du silence le privant de ce qui fait au-dehors sa supériorité et le
faisant redouter, pour ce, une sorte de nivellement par la base.
Cet
intellectuel de la caste séparée est maintenant privé du droit à la
contradiction et obligé à écouter sans pouvoir réagir, obligé même à s’écouter
pour bien fertiliser ce savoir comme on retourne dans un champ avec la charrue,
de le rendre utile, transmissible, de lui permettre de devenir
« opératif ».
Le même
intellectuel doit maintenant réviser totalement ses habitudes de pensée et d’expression
pour sortir de cette caste qui l’étouffe, cette solitude et cette impuissance
qui le hantent afin de ne plus taquiner l’absolu et goûter au délice de devenir
et rester « opératif » dans ce temple qui est un chantier permanent.
Voilà donc
cet intellectuel dépouillé de ses métaux dont le premier serait son langage, le
voilà dans l’impossibilité de se flatter de sa lucidité et de son savoir soumis
à l’obligation d’écouter et donc confronté à l’humilité jaillissant du silence.
Cette
humilité va l’inviter au partage, à sortir de l’isolement de sa caste, à
s’écouter et à écouter en surpassant ces préjugés ancrés au fond de son être et
de son esprit pour devenir ce chercheur permanent, cet apprenti perpétuel
pouvant être libre afin d’être tenté par l'intégration des symboles consacrant
cette métamorphose.
Cette
intégration des symboles s’exercera, alors, sans qu’aucune directive soit
donnée mais seulement par soi-même pas à pas afin de pouvoir comprendre comment
tel symbole particulier s’intègre dans l'ensemble du rite et quelle
signification il peut légitimement prendre dans cet ensemble.
L’écoute
couronnée par le silence ou le silence couronné par l’écoute produira la
possibilité de pouvoir réexaminer, à mesure de l'avancement, tous les symboles du
premier degré de telle manière que cet intellectuel puisse ne se figer jamais
dans une interprétation univoque et définitive (comme il se plaisait de faire
avant la lumière) qui marquerait la fin de sa démarche initiatique.
« Il y
a tant à dire sur le silence »… Cette planche essaie de marier cette
contradiction tout en cherchant à faire partager ses vicissitudes, ses défis
intégrés dans la prétention de l’humain ou vice-versa.
« Parle
plus fort, on t’entend pas » disait le professeur du soussigné mais ce
dernier se trouvait comme pris dans le besoin, pour une fois, de ne rien dire
pour laisser planer les idées dans l’air naturel sans dirigisme aucun ou sans
influence.
Mais voilà,
l’instant a pris le dessus, les paroles devinrent une partie prenante d’une
profession frôlant la déformation et le silence une rareté qu’aucun cherche
pour pouvoir graduer sa règle.
S’écouter
voire écouter, surtout, se transforma avec le temps à un signe de faiblesse, de
récession mentale ou identitaire et l’humain « prédateur » des autres
s’installa sur son trône bien garni par l'instant.
Le seul
moment qui restait pour se réveiller de cette anesthésie prenait la forme
d’échos d’un père défuntqui ne cessait
de répéter le besoin de se regarder dans les yeux profondément le matin en se
rasant…et voilà, l’appel de ces échos grandissait avec le temps et ces échos
devenaient des cris de détresse ayant mené le soussigné entre ces colonnes.
Comme pris
entre deux avions, courant vers l’inconnu dans le vacarme des paroles, l’acteur
veut maintenant rater son avion et se réfugier dans une salle d’attente pour
qu’il puisse se taire, s’écouter et écouter.
Cette salle
d’attente pleine de symboles fût un moment de méditation et ce plaisir se
répète où cet apprenti éternel n’est plus pressé mais se sent pour une fois
prêt à embrasser cette démarche initiatique en dérangeant fortement les vérités
définitivement établies.
Le défi du
compas posé sur l’équerre prend tout son sens et la petite différence entre le
spiritualiste et le matérialiste retrouve toute sa vigueur : n’est ce pas
que le « spiritualiste meurt avec une âme vivante et le matérialiste vit
avec une âme morte » (le dit des Chamanes, supra).
V:.M:. et vous tous mes TT:.CC:.FF:. j’ai dit
Vicken B.
Frère
de la Loge Fidélité et Prudence à l'Orient
de Genève