La Maçonnerie: une éthique de la hiérarchie...
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La Maçonnerie:

une éthique de la hiérarchie non compétitive

 

Introduction

Le processus initiatique marque l’entrée en maçonnerie. A notre arrivée nous recevons le grade d’apprentis. En arrivant de la vie profane, nous courons le risque d’amener inconsciemment en loge tout une série d’attitudes, d'agissements et de comportements comme la compétition, la performance, la rivalité qui sont des notions étrangères au monde maçonnique.

Le but de ce travail est de démontrer que les augmentations de salaire, c’est à dire le passage d’un degré à l’autre, ne s’effectue pas par un système de compétition mais par un système d’émulation.

La compétition

Une des constantes, qui sont à la base de notre société, est celle de la compétition. Elle est à la base de toute forme de progression sociale, économique, culturelle, personnelle, collective, etc. Elle est le propre de l'homme qui l’utilise pour pouvoir affirmer sa supériorité sur l’autre. Par la compétition l’homme arrive à se surpasser et se mettre dans un état de combattant. Une saine compétition est à la base du bon fonctionnement de notre société. Les exemples en sont nombreux : la recherche scientifique, technique, le sport etc.

Un terme synonyme de compétition est celui de rivalité. Dans la vie de tous les jours, nous assistons régulièrement à une dérive des affrontements que ce soit dans le monde politique, social, financier, sportif, etc. Le capitalisme libéral place les notions de compétition, défi et rivalité au centre de sa symbolique.

Dans la compétition, il y a deux adversaires qui se disputent un profit. Ce que gagne l’un l'autre le perd. On dit souvent “ que le meilleur gagne”. Comme si le plus brutal, le plus rapide, le plus avide, le plus muni des atouts de la fortune et des appuis des princes, était le meilleur.

L’idéologie de la compétition confond la force avec l’éthique. Ou plutôt elle ignore l’éthique pour ne connaître qu’une morale, celle du plus fort.

L’étymologie de ce mot est tout à fait claire. La morale, c’est l’expression des mœurs en vigueur. Si les mœurs sont brutales, la morale du plus fort triomphe ; alors le plus fort est appelé le meilleur.

Dans la compétition naturelle, c’est-à-dire dans la nature, il est vrai que seul celui qui surpasse l’autre, a le droit de vivre. Et comme la morale de la compétition prend modèle sur la nature, c’est la nature qui est alors présentée comme l’idéal à copier. Cela en vertu d'une évidence que l’on ne songe pas à remettre en cause tant elle semble aller de soi.

Il est surprenant, lorsqu’on on en prend conscience, combien une évidence peut passer pour une vérité.

Dans Les travaux et les jours, le poète grec Hésiode distinguait une bonne et une mauvaise Eris, terme qui est l’équivalent en grec ancien de notre mot compétition. Eris est aussi le nom d’une déesse. Le plus souvent, dans les ouvrages de mythologie, on ne parle que de la mauvaise Eris, celle qui sème la discorde partout où elle passe. On oublia de l’inviter aux noces de Thétis et Pélée. Elle se vengea en jetant au milieu des convives une pomme d’or gravée de ces mots : « à la plus belle. » D’où la contestation entre Héra, Aphrodite et Athéna, puis le jugement de Pâris et enfin, par contrecoup, l’enlèvement d’Hélène et la Guerre de Troie.

Cette mauvaise Eris, jalouse et fielleuse, sœur du dieu de la guerre Arès, correspond à la rivalité, à la compétition. La bonne Eris, fille de la Nuit, bienfaisante et généreuse, correspond à l’émulation. Elle pousse le paresseux au travail, elle incite le potier à dépasser le potier, le barde à dépasser le barde.

L’émulation

L’émulation procède de l’admiration. Elle est un sentiment généreux qui incite à égaler, à surpasser quelqu’un en talent, en mérite.

Selon La Bruyère, « Il y a entre la jalousie et l’émulation le même éloignement qu'entre le vice et la vertu. »La jalousie peut-être au cœur de la rivalité. La rivalité et l'émulation ne s’exercent pas sur les mêmes objets. La rivalité a pour but de disputer la possession d’un bien, le pouvoir, la richesse, une femme, etc. L’émulation a pour dessein d'égaler, de surpasser, en mérite, en gloire, etc. 

Dans l’émulation, il ne s’agit pas de faire mieux ou plus fort que les autres. Il ne s’agit pas de battre qui que se soit. Il s’agit de tirer le meilleur de soi-même. Tirez de soi le meilleur de soi-même. Non seulement les autres ne sont pas ici des adversaires à battre, mais, dans la fraternité de la loge, les FF\ sont une aide permanente  pour m’aider dans la réalisation de mon progrès personnel. C’est en quelque sorte notre « travail » en Loge. Non seulement l'émulation initiatique n’est pas une victoire sur les autres, mais elle est une victoire sur soi-même avec l’aide des autres. L’un des principes maçonniques les plus affirmés énonce que nous travaillons ensemble à trouver la voie du progrès humain, pour l’humanité et par la voie du progrès de chacun. Voilà ce qu’est l'émulation : elle est la voie du progrès vers le mieux à laquelle chacun s’attache avec l’aide de ses frères.

Ainsi l'émulation n'est pas la rivalité qui oblige à détruire le rival ou à être détruit par lui. Nous retrouvons ici notre refus du modèle naturel. Dans la loge les frères ne s'affrontent pas comme des mâles en rut. Il ne s'agit pas non plus de chasser le rival du cercle de lutte comme dans ces pugilats entre des japonais obèses. Il s'agit exactement du contraire. Chacun de nous aide l'autre à se maintenir dans le cercle sacré. Après le travail initiatique chacun et nous tous aurons gagné quelque chose, aussi bien celui qui va accéder au degré suivant que celui qui a travaillé avec lui et s'est enrichi de connaissances acquises grâce à ses Frères.

La vie en Loge, la collaboration, les échanges, l’identification de traces d’un mieux faire constaté dans le travail des Frères qui nous entourent, nous incitent et nous stimulent à améliorer et perfectionner notre travail sur nous-mêmes, et à reconnaître en nous notre juste valeur relative.

Cette émulation ne pourrait-elle pas aboutir à une sorte de hiérarchie entre FF\ ? Certes une hiérarchie existe, mais une bien étrange hiérarchie en vérité. Celui qui est élevé à un degré supérieur ne ressemble en rien au chef de la cité profane. Il n'est en rien celui qui a le plus de force physique, il n'est en rien le plus savant, il n'est pas non plus le plus puissant socialement. Un profane serait très étonné de voir sur nos bancs un haut gradé - simple artisan dans la cité - assis à côté d'un savant notoire dans la vie profane qui se contente, à son stade d'évolution personnelle, d'un degré maçonnique beaucoup plus modeste.

Et surtout il faut bien comprendre qu'un degré maçonnique n'a rien à voir avec un grade hiérarchique dans la vie sociale. D'abord parce qu’un degré maçonnique ne confère aucun pouvoir. Dans la vie sociale, la hiérarchie s'exprime par le pouvoir et la puissance sur autrui. Quand j'ai, dans la vie profane, un haut grade, j'ai des gens sous mes ordres, voire à mon service. Rien de tel en maçonnerie. Un degré maçonnique ne met personne sous les ordres de quiconque. Pour schématiser, disons que celui qui a été placé par ses frères à un haut degré, sera celui qui pourra, éventuellement, être de bon conseil ; en tout cas, qui devra être un exemple à méditer pour ses frères.

Mais surtout, répétons-le, le degré maçonnique ne confère à son porteur aucun pouvoir sur les autres. Car, pour y accéder, non seulement il n'a fallu vaincre personne, mais, au contraire. Il a fallu pour y accéder, être aussi celui qui a aidé les autres à s'élever. Le degré maçonnique est un stade d'évolution personnelle qui s'atteint sans faire de vaincu.

J'aimerais m’arrêter un instant sur ce point essentiel : s'élever sans faire de vaincu ; en langage courant : gagner sans faire de vaincu.

L'idéologie de la compétition nous a si bien habitués au pugilat généralisé que nous identifions gagner avec vaincre. On ne se voit gagner qu'en passant par la défaite des autres. Tel est notre engourdissement éthique que l'idée de gagner sans faire de vaincu nous semble une contradiction logique, un non-sens, une sottise.

Et pourtant il y a un moyen d'avancer dans ce que je me risque à nommer l'initiation éthique : c'est de se rapporter à l'étymologie du mot gagner. Gagner vient d'un vieux mot francique qui désignait l'acte par lequel l'animal sauvage herbivore sort du bois pour venir paître dans les champs. En terme de vénerie, le «gagnage» veut dire, le fait de sortir du bois pour venir paître. On dit le cerf, ou le chevreuil vient au «gagnage».

Je médite sur ce beau mot de «gagnage». Paître. La paissance. Le mot paissance n'est plus guère employé, bien qu'il figure toujours dans les dictionnaires. Paissance. J'entends la paix dans la musique du mot.

Gagner sans faire de vaincu. Gagner non pas pour écraser autrui. Gagner, aller au gagnage, à la nourriture de l'esprit qui nous permettra de faire un nouveau pas dans la voie qui nous arrache à la brute dont nous sortons, et secouer un peu la boue qui nous colle encore si fort aux semelles de nos origines.

Conclusion

Gagner sans faire de vaincu. Un idéal qui pourrait bien devenir une exigence, quand nous pensons aux dégâts des compétitions destructrices. Un idéal qui pourrait bien être une nécessité de survie, tant les hommes se sont donnés de moyens pour s’autodétruire s’ils se laissent aller à leurs penchants, à la destruction de l’autre, que leur cerveau reptilien leur dicte en secret, pour les freiner dans leur montée vers l’humanité et vers l’esprit.

Angelo N...

Frère de la Loge Fidélité et Prudence à l'Orient de Genève

Genève, le 18 Mai 2006

 

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