L'escalade est omniprésente à Genève. Au début décembre, il faut être doué de capacités d'ignorance extrême pour ne pas remarquer l'événement. Cortèges, feux, marmites, soupes populaires et courses de l'escalade nous le rappelle chaque année.
Bien que c'est lors de la fête que l'événement est le plus visible, nous trouvons un peu partout dans Genève, des éléments qui nous rappellent cette tentative d'invasion.
Le plus visible est la fontaine de l'Escalade, malheureusement les Genevois "Lambda" l'appellent la fontaine de Bel-Air.
Le plus joli ce sont les vitraux visibles à l'église Saint-Gervais qui relatent l'événement ou, peut-être, un tableau visible au rez-de-chaussée de la Maison Tavel.
Bien d'autres monuments comme une plaque décernée à Isaac Mercier montrent des événements liés directement ou indirectement.
Ca ne fait aucun doute! L'escalade est un événement Genevois et il a marqué les esprits et la ville!
Mais, au fait, pourquoi célébrer l'escalade? Ne devrait-on pas plutôt célébrer l'acte de paix, le traité de Saint-Julien, par définition, un acte de réconciliation et donc d'amour... Pourquoi fêter un acte d'arme? Un acte brusque, un acte sanguinaire, un acte barbare...
Revenons tout d'abord sur la situation à l'époque:
PS: Je n'ai pas trouvé de carte représentative de cette époque exactement, voici un carte de 1700 (A noter qu'en 1601 Henri 4 repris le pays de Gex à la Savoie.)
Si l'on considère plusieurs états comme l'Italie et qu'on ne regarde pas trop vers le nord, l'Europe occidentale ressemble beaucoup à celle d'aujourd'hui, on retrouve la France, à l'époque Royaume de France ou l'Espagne.
Dans la région qui nous intéresse, notre oeil, habitué à la carte actuelle, ne peut manquer une forme de tâche, pardon pour mes frères savoyards, qui représente le duché de Savoye. Il s'étend alors depuis quasiment nos portes jusqu'à la Méditéranée.
Genève, elle, possédait alors quelques territoires aujourd'hui sur le canton Genevois (par exemple Genthod ou Jussy)
La ville en 1602:
Genève était une petite ville de 12'000 habitants, fièrement plantée sur deux collines entres lesquelles coulait paisiblement le Rhône. Elle était constituée d'hommes et de femmes de labeur et d'étude qui ensemble depuis 1507 se battaient pour leur indépendance. Genève une enclave protestante au milieux des catholiques. Elle est grande par sa renommée, plutôt riche mais, du coup, excite les convoitises.
Bien qu'en 1602 la paix était des plus relatives, Genève jouissait d'arrangements (amis et alliés) avec ses voisins, le royaume de France, Bern, Zurich et Lausanne ce qui lui assurait une certaine quiétude. Un seul bémol, la Savoie. Ou plutôt le Duc De Savoie. Un certain Charles Emmanuel héritier du Duc Emmanuel Philibert.
L'invasion est programmée depuis déjà quelques temps par le nouveau gouverneur de Savoie, Charles de Simiane, seigneur d'Albigny sous la houlette du Duc Charles Emmanuel. Les deux hommes complotent déjà en 1601 contrent Genève.
La roi Henri IV amis et allié de Genève, mène la vie dure au Duc Charles Emmanuel en le contraignant à laisser le pays de Gex au Royaume Français en 1601.
Les fortifications:
La ville est fortifiée par des remparts et entourée de fossés inondés d'eau au moment des crues et extrêmement boueux et marécageux, après les saison des pluies. Elle est particulièrement vulnérable du côté du lac, donc particulièrement bien protégée par des défenses stratégiques.
L'événement:
Aux yeux des Genevois, bien qu'on doit rester vigilant, l'habitude de cette situation commence à gagner la ville et ses anges gardiens. Des herses ne sont plus baissées et des portes sont régulièrement laissées ouvertes toute la nuit, on ne tend plus les chênes.
Les soldats ne s'inquiètent même pas d'un cavalier noir qui leur rend visite un soir de grand froid, le 11 décembre 1602 et qui leur annonce de mauvais présages. "Je vous avise que vous vous teniez sur vos gardes, mes amis un grand malheur vous menace! ; le Duc ne vous veut point du bien". Cette information, pourtant des plus capitale, n'aura pour effet que d'alimenter la discussion entre les gardes, elle ne sera pas retransmise...
Vers huit heures, la patrouille de dehors rencontre vers Jargonnant, Pierrre Brasier, habitant de Chêne qui arrivait en courant. Il annonce alors qu'une vingtaine de Savoyards font prisonniers tout Genevois qu'ils trouvent aux alentours d'Etrembière.
Le message sera rapidement retransmis au syndic de garde, Philibert Blondel. Après considération de cet avis entre syndics, il est décidé de ne rien faire, une sortie à cette heure étant trop risquée. De son côté, la patrouille, après quelques contrôles vers la place Saint-Antoine, confiante en leur collègue et si habituée à la tranquillité, va se réchauffer dans la cabane de Castan.
Vers une heure du matin deux soldats reviennent dans la ville par la porte de Rive et font leur rapport qui est retransmis. Les troupes sont rassurées. Genève dort paisiblement.
La lune disparaît derrière les monts de Sion.
Personne ne le sait encore mais les Savoyard sont là!
Le bruit des flots tout proche et les clapotis des roues de moulin couvrant celui de leurs pas, des ombres se déplacent dans la nuit. Elles ont déjà envahit Plainpalais. Le cortège ne s'arrête pas là, des troupes sont derrière et avancent encore. Des patrouilles d'éclaireurs vont à la pêches aux informations, les grimpeurs avancent dangereusement.
Des ombres savoyardes sont aux Bastions et dressent à présent des échelles. Celles-ci sont ingénieusement composées de pièces qui s'emboîtent les unes aux autres, le tronçon inférieur garnis de deux pointes en fer qui pénètrent le sol, ce qui empêche l'échelle de glisser et en haut sont fixées des roulettes feutrées qui facilitent le glissement contre la muraille. Le tout, soldats y compris, peint en noir pour mieux se confondre dans la nuit.
Déjà trois échelles montées, l'invasion commence.
Les éclaireurs font leur rapport à Albigny qui, pensant déjà que la victoire était à sa portée, fait envoyer au Duc un message pour annoncer ces premiers succès. Le Duc lui, très imprudemment annonce déjà Genève comme prise et envoie l'ordre de presser des troupes autour de le ville.
Plus de deux cents Savoyards ont déjà franchi la muraille, tapis dans l'ombre sans bouger, attendant le reste du détachement et préparent la suite. Des pétards sont déjà en place.
Alors que l'ordre d'exécution allait être donné, la sentinelle de la Monnaie a entendu quelque chose et un soldat est envoyé. Alors qu'il est quasiment entouré de savoyards, il perçoit une présence et s'écrie "qui va là!?" A peine il finit ses mots qu'il aperçoit les Savoyards et se fait égorger. Il peut tirer un coup avec son arquebuse. La sentinelle de la Monnaie tire à son tour un coup de feu, l'alerte est donnée!
Sentant le vent tourner, le commandement des troupes savoyardes lance la deuxième partie de l'opération: envahir et maîtriser les portes de Neuves, de la Monnaie et tenir toute la région des Bastions. Mais c'est sans compter sur une réaction presque providentielle d'Isaac Mercier, un Lorain au service de la Seigneurie qui, comprenant rapidement qu'il ne pourrait baisser la herse selon la méthode classique grimpe et coupe la corde. La herse Tombe, la porte Neuve est sauvée, Genève est sauvée!
L'alerte se répand toujours dans Genève, bientôt, dans tous les quartiers, la nouvelle est annoncée, les citoyens réagissent, certains sortent se battre d'autres se barricadent. L'ennemi est dans les murs, il y a dans les rues de Genève des combats de toutes parts.
Le haut commandement alerté, toutes les herses sont baissées. Il reste encore dans les murs des infiltrés qui sont passés par la Monnaie, le point névralgique à protéger est la Placette (point névralgique de la défense). Les citoyens se battent sans armure, même les femmes participent en allumant des torches pour éclairer le combat et en jetant ce qu'elles trouvent sur l'envahisseur. L'acte civil le plus connu est l'histoire de la mère Royaume. Celle-ci jeta entre autres une lourde marmite qui ne manquera pas d'assommer un savoyard.
Prêt d'une heure trente a passé depuis que l'alarme a été donnée, l'ennemi, pourtant mieux équipé, faiblit, faiblit encore, et finalement se replie sur la porte Neuve.
Les chefs du régiment du Bourg-de-four, constatant qu'aucun danger n'est à craindre du côté de Saint-Léger et Saint-Antoine, viennent avec leurs hommes à la Treille renforcer le poste central. Une escouade lance une contre-attaque. Après un vigoureux combat, l'ennemi est refoulé, dans le désordre, en bas de la rampe.
Enfin, les clefs de l'arsenal sont à disposition, les artilleurs en sortent sans tarder les mantelets, sorte de double cannons déplaçables, des engins meurtriers. Ils veulent tirer sur la porte Neuve, mais il y a un tel désordre là bas qu'on risque de toucher nos amis. Finalement ils descendent la rampe avec leurs engins.
Désormais, toutes les voies d'accès sont tenues par les Genevois. La situation est donc sous contrôle ou presque.
Mis à part quelques combats ci et là, il y a encore des affrontements à la porte de Neuve. Les soldats du Duc, repoussés par les victoires partielles des Genevois, s'y sont regroupés et défendent leur position avec acharnement. Ils ont encore l'espoir d'ouvrir la porte Neuve et d'abaisser le pont-levis, pour laisser passer les leurs. En effet, des centaines de Savoyards attendent de pouvoir entrer et envahir la cité. Mais c'était sans compter les attaques sans répits des citoyens et ils n'ont guère loisir de faire effort pour relever la herse.
Dans le désarrois, les Savoyards ont perdu leur matériel destiné à forcer les obstacles, les pétards de réserves sont introuvables.
Trois fois perdue et trois fois reconquise, la port Neuve demeure au mains des Genevois, les coulevriniers et canonniers ont détruit quelques échelles, ce qui reste est renversé par des soldats, l'escalade est définitivement arrêtée!
Un coup de pétard retentis, les troupes savoyardes en retrait pensent alors que c'est le signale d'invasion et dans une joie sans appel, commencent la marche. Marche très vite interrompue, le pont-levis est levé et la herse fermée. Le trouble envahit l'âme du commandement savoyard. Après quelques coups de coulevrine et de canons qui ne manqueront pas de toucher les troupes savoyardes, Albigny, hébété et rageur, n'a d'autre choix que de faire donner le signal de la retraite, abandonnant les troupes désormais prisonnières dans la ville, troupes qui se battront pour l'honneur de la Savoie jusqu'à la mort.
C'est la panique dans les rangs savoyards, on ne sait plus, on se bat, où sont les renforts, qu'est il advenu du plan pourtant si bien préparé, y a-t-il bien eu le signal du retrait?
Les quelques groupes restants sont rapidement décimé par les Genevois, quelques un se rendent, les autres combattent sans répit jusqu'à la mort. Il est cinq heures, Genève a été nettoyé de ses envahisseurs, le Duc Charles-Emmanuel ne soupera pas à Genève ce soir, Genève est sauvée! Définitivement.
Le lendemain:
A l'entrée d'un château de Savoie Charle Emmanuel reçoit Albigny. Il confirme la cruelle défaite. L'échec du plan si bien élaboré, un travail de longue halène, deux ans de de labeur... D'un coup tous les espoirs ambitieux du Duc sont anéantis. Songeant à la portée de la défaite et au ridicule dont le couvrira la fausse nouvelle le duc lance à Albigny "Vous avez fait là une belle cacade!"
De leur côté, les Geneveois comptent leurs pertes: seize morts et 25 blessés dont deux qui moururent plus tard. Treize ennemis sont faits prisonniers, on relève 54 cadavres. Sans doute le nombre est plus grand, certains ont été emmenés ou sont morts plus loin.
Très vite Genève envoie un messager à Nyon, Morges et Lausanne pour demander l'aide promise en cas d'attaque de l'ennemi. Des travaux de réparations sont tout de suite engagés. Puis, on s'occupe des prisonniers. Ceux-ci seront pendus, ensuite décapités, leur corp jeté au Rhône et leur tête jointe au 54 autres, fixées sur des pieux à la muraille.
Des informateurs sont envoyés dans les environs pour connaître au mieux la situation de l'ennemi. Les portes de la ville sont fermées, ne peuvent passer que des citoyens montrant patte blanche et autorisation. Celles-ci ne sont remises que pour organiser l'approvisionnement. Par des missives, Genève informe ses alliés de la situation.
Genève peut à présent pleurer ses morts:
Voici un poème dont je ne suis pas sur de connaître l'auteur. Je suppose qu'il s'agit de d'Albert Roussy .
Sur le bord du lac sombre aux reflets éclatants,
Genève, aux fossés noirs ceinturant sa muraille,
Resplendit sur le monde après cette bataille
Comme un joyau serti dans la couleur du temps.
Son peuple a combattu dans la nuit diabolique,
Avec désespérance aux murs de la Cité,
Dix-sept braves son morts pour votre liberté,
O Genvois! Pleurez sur leur destin tragique!
Opalescent encore comme un soleil d'hiver
Déjà l'espoir renaît au milieu des ténèbres....
Citoyens, écoutez...! Les lourds tambours funèbres
Martèlent votre coeur de leurs rythmes impairs.
Il sont morts simplement ceux que mon peuple honore
Dans l'ombre du rempart sournoisement frappés.
Sur le sol dur et froid, les poings sanglants crispés,
Leurs pauvres corps roidis ont attendu l'aurore.
A Saint-Gervais s'en va le cortège endeuillé
De ceux que, lentement, on porte au cimetière.
Tous, quel que soit leur rang, ils ont semblable bière:
Habitant, bourgeois, soldat ou conseiller.
O Genevois! Pleurez sur leur destin tragique!
Dix-sept braves sont morts, dans la nuit, defendant
Leur beau joyau serti dans la couleur du temps
Sur le bord du lac sombre aux reflets métaliques.
Entendez-vous tinter, sous le toit embruni,
Au temple du faubourg la cloche du mystère?....
Leur dépouille mortelle est descendue en terre.
Leur âme est près de Dieu. L'Eternel soit béni!
Voici les noms des morts en héros pour Genève.
Noble Jean Canal
seigneur conseiller, mort des plaies reçues de nos ennemis en l'assaut qu'ils nous firent près de la Porte Neuve sur les quatre heures du matin.
Noble Jean Vandel
citoyen, âgé de 60 ans, du CC, mort de la même cause et à de même heure près de la muraille de ladite Porte.
Noble Louis Bandière
citoyen, du CC en 1590 et du LX, âgé de 45 ans, mort près de l'horloge de la Monnoye.
Honoré Nicolas Bogueret
maître architecte, bourgeois, âgé de 65 ans, mort vers le milieu de la montée de la Porte Neuve à la Treille.
Honoré Pierre Cabriol
du CC en 1594, marchand, citoyen, âgé de 36 ans, mort près de la Corraterie.
Maître Michel Monard
tailleur d'habits, habitant, âgé de 40 ans, mort près de la Corraterie.
Maître Jean Guignet
cordonnier, habitant, âgé de m55 ans, mort en la descente de la porte Tertasse.
Noble Marc Cambiago
citoyen, âgé de 25 ans, près de la Porte Neuve.
Honoré Daniel Humbert
marchand drapier, citoyen, âgé de 22 ans, mort près de la Corraterie.
Noble Louis Gallatin
citoyen, marchand, âgé de 28 ans, sous la Monnaye.
Honoré Abraham de Baptista
citoyen, serviteur chez le citoyen Piaget, âgé de 25 ans, mort en la maison de son dit maître près de la Corraterie.
Jean-Jacques Mercier
marchand passementier, bourgeois, âgé de 30 ans, mort de même cause, sur les sept heures du matin chez Sire André Charnier, rue de la Grande Boucherie, où il avait été porté.
Honoré Philippe Poteau
confiseur, habitant, âgé de 35 ans, mort sous l'arcade de la Monnoye.
Honoré Martin de Bolo
habitant, imprimeur, âgé de 36 ans, près de la Porte Neuve.
Honoré Jacques Petit
habitant, âgé de 41 ans, mort à la Corraterie.
François Bousezel
de Gex, dit le Grand-François, veloulier, habitant, âgé de 40 ans, mort entre les murailles et jardins sous Tertasse, lieu du combat et grand effort de l'ennemi.
Honoré Gérard Marsi, dit Musy
habitant, maçon, âgé de 25 ans, mort des blessures reçues des ennemis le 12 de ce mois.
Honoré Jacques Billon
mort en 1603 des suites de ses blessures reçues lors de l'Escalade.
La paix, le traiter de saint-julien:
Genève, forte du soutien du royaume de France et de plusieurs centaines d'hommes envoyés en renfort par ses voisins, fait le grand nettoyage. Pendant des mois, on se bat avec courage pour reprendre petit à petit le contrôle de la région. Une dure sécheresse et un sentiment d'insécurité dans la campagne viennent alourdir les coeurs au printemps 1602, période à laquelle commencent aussi des actes diplomatiques entre les parties.
S'en suit d'âpres négociations, finalement interrompue à la mort de la reine Elizabeth; le Duc, se sentant soudain une liberté plus grande. Finalement, chacun ayant rallié ses amis à sa cause, le conflit, semble prendre des proportions énormes avec l'arrivée de l'Espagne au côté du Duc de Savoie.
Pour la surté générale de l'Europe toute entière, des actions diplomatiques s'intensifient désormais entre plusieurs puissances. Le conflit Genève-Duc de Savoie, est alors dépassé. Au milieux de ces troubles, Genève, inquiète, démarche pour garder son indépendance et sa liberté.
Enfin, le 11 juillet 1603, les députés et médiateurs reviennent de Saint-Julien à Genève et annoncent la Paix! Ainsi Genève Est en Paix avec ses voisins, les têtes des Savoyard morts durant l'escalade et affichées en trophée sont enlevées, la vie reprend son court, Genève et les Genevois sont libres.
Nous fêtons donc l'escalade car c'est un événement identitaire pour les Genevois, événement qui leur a permis de rester eux même sinon ils auraient été savoyards, et bien des choses seraient différentes... Genève a pu rester indépendante et de son propre choix intégrer, plus tard, la Suisse.