Le Grand Orient face à la mixité
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Le Grand Orient de France

face

à la mixité

 Ce texte nous a été aimablement transmit par

Madame Françoise Jupeau Requillard, Dr es lettre (histoire), historien, auteur et conférencier à fin de publication

 

Bien que notre obédience la GLSA n'admette point les femmes dans les loges nous sommes heureux de contribuer par la publication de ce document à enrichir le débat sur une question qui aujourd'hui encore interrogent les Frères.

 

Pour voir en vidéo les commentaires de l'auteur

  

Bien que l’initiation, au printemps dernier, de quelques femmes par des frères du Grand Orient de France soit une question d’actualité, elle ne peut être comprise sans l’éclairage de l’Histoire dont je vous rappelle brièvement quelques faits importants.

L’Histoire

1717 : création de la Franc-maçonnerie spéculative, à Londres, par des protestants anglais et français, sur la base des Constitution dites d’Anderson (en fait, une douzaine de personnes) rédigées à partir de documents relatifs aux anciens métiers de la pierre et du bâtiment. D’où, principalement : le symbolisme et les rituels, le secret, l’obligation de croire en Dieu et l’exclusion des femmes.

Apparition de la Franc-maçonnerie en France vers 1727. ….  sauf qu’en France, les Constitutions dites d’Anderson sont connues très tardivement et que le caractère national ne peut admettre d'exclure les femmes qui sont partout depuis longtemps, à la chasse et dans les salons, aux conférences du Collège de France et dans les lieux publics, à Versailles où elles occupent des fonctions et dans les cabinets de lecture, aux travaux des champs, dans les boutiques et les ateliers, et que la mode, pour l’heure, est plutôt au déisme. Des loges sont d’abord créées, puis des Grandes Loges. Une organisation en obédience (groupe de loges) se met en place, avec beaucoup de difficultés et de soubresauts, mais nous assistons à un développement fulgurant grâce, notamment, à la haute aristocratie contre laquelle le pouvoir royal ne peut agir. Les groupes et les obédiences en formation s’ouvrent à la grande et moyenne (voire petite) bourgeoisie, font leur choix parmi les différents rites existants ou en créent de nouveaux. De plus, les francs-maçons accueillent et initient les femmes dans des ateliers appelés « loges d’adoption ». Les rituels et le mode de fonctionnement de ces loges diffèrent de ceux des loges masculines, mais les Sœurs et les Frères réunis vivent ensemble et en commun, d’un bout à l’autre, les travaux et les rituels de leur atelier. L’étude des documents (comptes-rendus et rituels) révèle que ces loges, dans la pratique, travaillent chacune à sa manière, selon des modalités que nous pouvons qualifier de mixité ou de semi-mixité, avec le grand sens de la liberté, toute la délicatesse et la galanterie qui caractérise la Haute société éclairée de cette époque-là. Pour les détails, je renvoie à mon ouvrage L’initiation des femmes ou le souci permanent des francs-maçons français, éditions du Rocher. Ceci jusqu’à la Révolution. Les loges se disloquent ou disparaissent lorsque la noblesse émigre et lorsque la fureur sanguinaire venue des bas-fonds pousse la moitié des Français à dénoncer l’autre pour l’envoyer goûter l’invention du frère Guillotin. Pendant des mois, même les têtes bourgeoises ou du petit peuple tombent dans le ruisseau.

La Franc-maçonnerie se reconstitue d’elle-même après Thermidor, encouragée ensuite par Napoléon Bonaparte, Premier Consul puis Empereur. Il entend la contrôler et voir les émigrés ralliés emprunter de nouveau le chemin des loges dans une France ordonnée et policée qui retrouve enfin l’éclat de la noblesse et de la civilisation. Les loges d’adoption sont placées sous la Grande maîtrise de l’Impératrice Joséphine.

Au cours du XIXe siècle, malgré les changements de régime politique, les obédiences continuent leur route et la présence des femmes, sous des formules diverses (loges d’adoption, tenue d'adoption, avec initiation, sans initiation, invitation permanente, invitation exceptionnelle etc. bref, ce qui est appelé la Maçonnerie des Dames) se perpétue et se développe considérablement. Cependant, lorsque les revendications féministes se font entendre de plus en plus fort, cette Maçonnerie des Dames que l’esprit bourgeois du XIXe siècle a très largement vidée de tout contenu et de toute liberté, pour enfermer les femmes dans l’image sanctifiée de LA Femme Epouse et Mère gardienne du foyer et en faire, de plus, une arme et un enjeu politiques dans sa lutte pour la sécularisation de l'Etat et de la société, cette Maçonnerie des Dames, ne peut satisfaire. C’est ainsi qu’ont lieu, le 14 janvier 1882, l’initiation de Maria Deraismes par une loge de la Grande Loge Symbolique Ecossaise (GLSE), sortie de son obédience pour l’occasion, les dirigeants ayant refusé l’initiation projetée, et la création, en 1893, de la loge mixte le Droit Humain par Georges Martin, frère de la GLSE, et par Maria Deraismes. Toutes les précisions figurent dans mon livre La Grande Loge Symbolique Ecossaise ou l’avant-garde maçonnique, éditions du Rocher. Cette création est totalement indépendante des autres obédiences existantes, Grand Orient de France, Suprême Conseil, Memphis-Misraïm, et n’a aucune relation avec elles. Seul existe le lien avec la GLSE grâce à l’appartenance de Georges Martin et à l'initiation de Maria Deraismes par l’un de ses ateliers.

La fondation en 1894 de la Grande Loge de France par, environ, le 1/3 des loges de la GLSE et par les ateliers scissionnistes du Suprême Conseil entraîne le maintien de quelques loges de la Grande Loge Symbolique Ecossaise qui ne veulent pas renoncer à leur indépendance. Cette GLSE n°2 deviendra mixte en 1901, initiera Louise Michel, Madeleine Pelletier, Nelly Roussel et bien d’autres et lorsque cette minuscule, mais très avant-gardiste, obédience se séparera et ralliera la Grande Loge de France, elle exigera que, pour les Sœurs de la GLSEn°2, la Grande Loge de France recrée des loges d’adoption. Et la GLDF le fera. Ce sont ces loges d’adoption de la Grande Loge de France, issues d’une obédience mixte, qui sont à l’origine de l’actuelle Grande Loge Féminine de France. Par ailleurs, il est très important de souligner que, hormis les loges d'adoption du XVIIIe siècle, toutes les obédiences mixtes qui se sont créées, Droit Humain et GLSE n°2, ainsi que les loges d’adoption de la Grande Loge de France ont toujours travaillé au Rite Ecossais Ancien Accepté (REAA) utilité par les Frères et sans en modifier quoi que ce soit. Ces loges et ces obédiences ont ainsi démontré qu’hommes et femmes peuvent pratiquer, avec bonheur, les mêmes rites. Si j’ai donné à mon ouvrage L’Initiation des femmes le sous-titre de ou le souci permanent des francs-maçons français, c’est qu’il s’agit d’une spécificité due à nos traditions nationales ; que, tout au long du XIXe siècle, les formules selon lesquelles les femmes doivent être présentes dans les ateliers  - acceptées, invitées, initiées, admises, tolérées etc. - est un débat constant dans toutes les obédiences ; que la création d’obédiences mixtes (Le Droit Humain, la GLSEn°2) puis le réveil des loges d’adoption par la Grande Loge de France, que le Convent de 1906 reconnaît comme réglementaires, ne met pas fin aux débats, bien au contraire. Les vœux et les conférences en faveur de la mixité se poursuivent. Lorsque les loges d’adoption de la Grande Loge de France acquièrent leur indépendance, chacun se détermine : obédience féminine pour la GLFF en autorisant la visite des Frères, obédience masculine pour la GLDF sans autoriser la visite des Sœurs. La Grande Loge Nationale Française, la Grande Loge Nationale Opéra etc… exclusivement masculines refusent également les visites féminines. Depuis, se sont créées la Grande Loge Mixte Universelle (GLMU), une scission du Droit Humain, et la Grande Loge Mixte de France, une scission de la GLMU. La vie maçonnique est faite de remous. Néanmoins, la question de la mixité et de l’initiation des femmes continue de se discuter au Grand Orient de France.

Ainsi les Convents voient-ils régulièrement revenir des vœux en ce sens parfois 2, 3, 4 années de suite. Ad nauseam pour certains qui, à un moment donné, demandèrent un vote pour éliminer purement et simplement la question des femmes. Pour mémoire, au cours de ces années dernières, citons le coup de force de 1999. Vingt-cinq ateliers déposent une motion collective relative à la liberté, pour les ateliers, d’initier ou d’affilier des femmes. Par vote, tout à fait régulier, la motion est renvoyée à l’étude des loges. Aussitôt, le Grand Maître déclare la nullité du vote et annonce que, dès le lendemain, un autre vote aura lieu. Plainte etc. etc. A la fin des années 1990, fort de deux cents ateliers, le Collectif pour la Liberté d’initier les femmes (CLIF), fait un important travail d’information et de réflexion. Il réoriente son discours. Pour soutenir le principe de la mixité dans les loges du Grand Orient de France, il met en avant, non plus la notion d’égalité des sexes, mais celui de la liberté des loges d’initier ou de ne pas initier des femmes, sur le modèle de la liberté de conscience. Le CLIF en revient à la formule de 1848, reprise par la GLSE et la GLSE n°2, « le maçon libre dans la loge libre », formule beaucoup plus subtile et respectueuse de la liberté dont, précisément, les Frères se disent les défenseurs. Des vœux en faveur de la mixité reviennent en 2000, 2002, 2007, 2008. La tentative de forcer le barrage en initiant une femme n’est pas nouvelle au GODF. Les essais précédents se sont toujours soldés par un échec. Qu’adviendra-t-il du dernier ?

 

Observations sur cette partie :

1.     En France, il y a toujours eu des femmes dans la Franc-maçonnerie en raison de la très ancienne et très féconde tradition de mixité de la culture française.

2.     Les obédiences qui, actuellement, sont les plus hostiles à toute mixité, Grand Orient de France, encore dans sa majorité, Grande Loge de France, Grande Loge Féminine de France, ont été mixtes pendant de longues périodes au cours de leur histoire. Sans doute les frères et les sœurs l'ignorent-ils ou veulent-ils l’occulter.

3.     Sur le plan de la mixité, l’époque actuelle se situe en net recul par rapport au passé.

 

L’actualité

1       La mixité : généralité

La plupart des règles, avec le temps, sont tombées en désuétude, sauf celles concernant Dieu et…  les femmes. Dieu ou le Grand Architecte de l’Univers, l’un étant l'autre, ou pas l’autre, ou vice versa…, au gré de chacun et de ce qu’il met derrière ce vocable. Et chacun sait ce qu’en fit le Grand Orient de France en 1877. Hormis la Grande Loge Nationale Française, émanation anglaise qui impose la croyance en Dieu et en l’immortalité de l’âme, toutes les autres obédiences ont choisi des voies diverses et nuancées qui laissent libres leurs adhérents, respectant ainsi l’irremplaçable liberté de conscience et le fait que la religion doit appartenir à la sphère strictement privée. Que reste-t-il alors ? La règle sur les femmes. Pourquoi ? Parce que l’impérieuse franc-maçonnerie anglaise, qui souhaite avoir la haute main sur l’Ordre dans son entier, s’arroge le droit de reconnaître ou non telle ou telle obédience. Cela veut dire qu’elle décrète si elle est régulière ou non selon les critères définis par elle-même. Cette question de la Reconnaissance/Régularité est cruciale car elle induit l'existence ou non de relations interobédientielles. Et quand on se dit Frères et universalistes, mieux vaut se fréquenter. Voilà plus d’un siècle que certaines obédiences françaises courtisent les francs-maçons anglais pour être reconnus. Voilà plus d’un siècle que, malgré les rebuffades subies, les renonciations consenties, les affronts essuyés, cette reconnaissance leur est refusée. Cette quête éperdue explique pourquoi Dieu peut être Dieu ou le Grand Architecte de l’Univers, tout en ne l’étant pas, mais en l’étant quand même un peu etc… et pourquoi les femmes sont refusées par les obédiences. Tout cela se tient. Le caractère masculin : un danger

Comme le dit très justement un intervenant de Rue89, le Grand Orient de France ne doit surtout pas changer ses Statuts qui n’interdisent ni n’autorisent l’initiation des femmes. Et surtout pas y introduire le critère de la masculinité. Cette absence peut lui permettre d’éviter une condamnation devant les tribunaux civils au cas où il y aurait recours à la justice de la République. De plus, la porte reste ainsi ouverte à tous les possibles.

2       Les votes des Convents 2007 et 2008 :

Il y eut deux vœux. 

a)  les loges qui le souhaitent pourront désormais initier des femmes  

pour 413 (en 2007) et 493 (en 2008)     en hausse

contre 563 (en 2007) et 569 (en 2008)

b)  le Grand Orient de France doit réaffirmer sa spécificité historique qui consiste à n’initier que des hommes  

pour 247 (en 2007)  et 383 (en 2008)      en hausse

 contre 724 (en 2007) et 675 (en 2008)   

Remarques :

1/ « la spécificité historique qui consiste à n’initier que des hommes ». Historiquement faux puisqu’au XVIIIe siècle, le GODF admet, reconnaît, organise les loges d’adoption et initie des femmes.

2/ propositions soumises aux deux Convents et décisions qui se contredisent mais rejet remarquable, car à une très forte majorité, d’associer de façon figée un caractère masculin à l’obédience.

3       La mixité, une question de liberté et de respect

Les francs-maçons du GODF ont peur et nous connaissons l’antienne….  « deux coqs vivaient en paix, une poule survint et ce fut la guerre allumée » ; quand il y a des femmes, il n’y a plus d’hommes et c’est… la fin du monde ! Tout cela est connu et encore répété. Un système pluraliste ? Pourquoi pas, disent certains. Mais les Frères ou les Sœurs ne restent pas éternellement à la même place. Ils gravissent les échelles, pas seulement symboliques, et c’est là que le bât blesse. Comment ? Une femme à la tête du GODF ? Impossible, impensable. Le plafond de verre arrêtera ici les ambitions féminines comme il les arrête encore dans les entreprises, la politique ou la Haute administration.

Le désir des unes ou des autres de travailler exclusivement soit avec des femmes soit avec des hommes ne doit pas tomber sous le coup des condamnations aussi hâtives que vulgaires de misogynie, de discrimination ou de machisme. Ce désir de chacun peut être respecté. D’ailleurs, l’idée n’est pas nouvelle puisque le Collectif pour la Liberté d’initier des Femmes (CLIF), à la fin des années 1990, modifia son discours en appuyant le principe de la mixité du GODF sur la notion de liberté de chaque loge d’initier ou de ne pas initier des femmes. A la loi de la majorité qui prévaut généralement dans un cadre collectif, cette notion de liberté propose une voie qui relève d’un choix individuel. Elle peut se mettre en œuvre en suivant la formule pluraliste choisie en 1901 par la Grande Loge Symbolique Ecossaise n°2 ou en 1988 par la Grande Loge Mixte de France. Le GODF en adoptant de faire cohabiter des loges mixtes, des loges masculines et, éventuellement des loges féminines, montrerait son souci de respecter la liberté et le désir de chacun et allierait ainsi, tradition et modernité.

4       L’argument de l’équilibre des obédiences

Les francs-maçons craignent que la mixité au Grand Orient de France ne modifie l’équilibre des obédiences. Les obédiences ont vécu bien d’autres perturbations et bien plus terribles que cela : crises, frondes, séparations, fusions, quasi disparition, interdictions, condamnations, persécutions… telles Phénix, elles renaissent, même des petits groupes comme le Droit Humain, à ses débuts, qui subit des vagues de contestation et plusieurs scissions, même la GLMU, même Memphis-Misraïm. Et ils sont toujours là. La mixité au GODF entraînerait des grincements de dents, des démissions, des déménagements de loges, des aller-retour de Frères ou de Sœurs, mais l’Ordre maçonnique n’en serait pas bouleversé.

5       L’argument de l’existence actuelle d’un choix pour les femmes

Parce qu’il existe actuellement une obédience féminine et trois obédiences mixtes, les adversaires de la mixité au GODF mettent en avant le choix offert aux femmes. Ce n'est pas si simple.

Chaque obédience possède un passé et une histoire et, de là, un caractère. Le Droit Humain, créé dès l’origine, sur le couple traditionnel et selon les conceptions du féminisme bourgeois qui veut une femme émancipée, c’est-à-dire libérée des dogmes religieux et républicaine, mais qui demeure une Epouse et Mère gardienne du foyer, reste marqué par l’esprit de ses fondateurs, y compris dans son administration pyramidale encore aggravée par le caractère international de l’obédience. Quand la GLSE n°2 initia des femmes plus Pétroleuses que Dames patronnesses, Georges Martin rompit les relations avec cette obédience décidément trop compromettante. La Grande Loge Mixte Universelle, la Grande Loge Mixte de France se sont créées depuis, en principe, plus libérales que le Droit Humain. Il faut être extrêmement attentif à l’organigramme d’une obédience, à ses textes fondamentaux (Constitution, Règlements, Statuts). Le lecteur curieux y découvre, par exemple, que le personnage le plus important d’une loge n’est pas le Vénérable, mais l’Orateur, gardien de la Constitution, et le seul à traduire en mots chacune des décisions que la loge s’apprête à voter. Or, d’un mot à l’autre, un mot en plus, un mot en moins…  Georges Martin ne s’y est pas trompé lui qui n’a jamais été qu’Orateur dans l'obédience qu’il avait fondée. L’observation est vraie pour l'obédience elle-même avec son Grand Orateur et il y eut parfois, dans les Convents, des votes décisifs qui ont tenu à bien peu de chose. Le choix du rituel (ou des rituels) doit également être examiné de près car chacun d’eux délivre un message spécifique, imprime un état d’esprit, des orientations si bien que d’une obédience à l'autre, et même d’une loge à l’autre, tout diffère. Il y a actuellement des femmes qui ne trouvent pas leur place ni à la GLFF (là, il n’existe pas de choix) ni dans aucune des trois obédiences mixtes car l’« esprit maison » des unes et des autres ne leur convient pas.

6       L’opinion des Hauts Grades

Les Frères et les Sœurs qui pratiquent au-delà du 3ème degré doivent obligatoirement être membres assidus d'une loge symbolique (du 1er au 3ème degré). Ils sont réunis dans des obédiences indépendantes : Suprême Conseil, Grand Collège des Rites etc. Au cours de l’Histoire, certaines de ces obédiences ont eu bien du mal à admettre l’autonomie des loges symboliques qu’elles considéraient comme leurs (ex le Suprême Conseil et la Grande Loge de France). Si une séparation plus nette semble exister aujourd’hui, l’apprenti et le compagnon, le maître, sait-il qui, parmi ses Frères et ses Sœurs, appartient ou non aux Hauts Grades ? Non. Il ne peut pas le savoir puisque les Hauts Grades n’ont pas le droit de révéler leur appartenance à un Chapitre et d’en porter les signes distinctifs. Or, selon l’orientation de ces Chapitres, selon leur « esprit maison », des francs-maçons des Hauts Grades peuvent très bien, de façon subreptice, influencer une loge, l’incliner dans un sens ou dans l’autre. Jusqu’alors, le Grand Collège des Rites s’est plutôt montré favorable à l’introduction de la mixité au Grand Orient de France. Il faut être attentif à ses réactions.

7       La situation actuelle au Grand Orient de France

La loge Combat et quatre autres loges ont initié des femmes. Une plainte est déposée auprès de la Chambre de Justice maçonnique et l’affaire suit son cours, mais il est, d’ores et déjà, possible de faire plusieurs observations.

·        Voici peu de temps encore, après l’initiation d'une femme au Grand Orient de France, les Frères auraient été immédiatement radiés et les loges punies par la Justice maçonnique. Aujourd’hui, il semble que chacun prenne le temps de la réflexion. Ces loges continuent de travailler, avec les femmes qui furent initiées. Au prochain Convent, il y aura donc plus d’un an que des loges mixtes fonctionneront au Grand Orient de France. C’est déjà beaucoup pour ensuite interdire. Les choses changeraient-elles ?

·        Le refus d’initier des femmes n’est, en effet, pas conforme aux principes fondamentaux de la République et se révèle incompatible avec le Préambule de la Constitution qui renvoie aux Droits de l’Homme. De plus, en vertu de la hiérarchie des textes juridiques, le sujet mérite d'être rapproché de la législation européenne et soumis à la Cour européenne des Droits de l'Homme. Cependant, cette législation sur la discrimination sexiste est également à confronter avec les textes qui régissent les associations relevant de la loi de 1901. L’affaire apparaît donc complexe.

·        Si les frères et les sœurs atteints d’une mesure disciplinaire par le Grand Orient de France portent plainte devant les tribunaux de la République, il n’est pas sûr, en raison de la complexité soulignée, qu’ils obtiennent gain de cause. D’une part, la loi sur les discriminations relatives au sexe connaît bien des exceptions (les piscines, les cours de gymnastique, pourquoi pas bientôt les hôpitaux ou les cantines ?) sans que personne ne s’en émeuve et ne réagisse ; d’autre part, parce que, de tout temps, on a vu des juges prendre des décisions étonnantes. Par ailleurs, un recours devant la HALDE, « justice » parallèle, sorte de tribunal d’exception antidémocratique réinstauré alors que les tribunaux d’exception ont été supprimés, ne serait pas digne de personnes qui se disent attachées à la démocratie. Autrement dit, le recours à la justice n’offrira pas forcément le résultat escompté en faveur des bannis, si bannis il y a. D’autant que Jean-Michel Quillardet s’est exprimé sans détour : « Je sais que notre position est juridiquement difficile. Le Code pénal punit en effet la discrimination d’une personne en raison de son sexe. Pour autant, la justice n’a pas les moyens d’imposer à la franc-maçonnerie un égal traitement des deux sexes » (Libération du jeudi 19 juin 2008). Quel sens faut-il donner à cette dernière phrase ? Entre temps, le Grand Maître a changé. Monsieur Lambicchi tiendrait-il ce langage ? Les propos de monsieur Jean-Michel Quillardet sont surprenants. Le Grand Maître, garant moral d’une obédience, prend-il la responsabilité de laisser entendre qu’il peut soit exercer des pressions sur la justice française soit ne pas se soumettre à une éventuelle sanction ou à une décision judiciaires ? La franc-maçonnerie serait-elle au-dessus des lois de la République ?

 

Conclusion

 

Le Grand Orient de France pourrait tirer des avantages du choix d’une mixité, qui laisserait toute liberté à chacun, en reprenant la main dans bien des domaines.

Au début du XXe siècle, il réunissait 90% des francs-maçons français. ; un siècle plus tard, il ne représente plus que 40% de l'effectif global. Comment pallier cette situation ? Actuellement, les Frères ressassent leur mythe d’un âge d’or de la franc-maçonnerie et de la vie publique. Comment peuvent-ils débattre de questions touchant les femmes en les excluant selon des méthodes qui s'apparentent plus à celles de l’Eglise Catholique apostolique et romaine qu’à celles d’une institution qui se dit démocratique ? Quel sens peuvent-ils donner à leur discours universaliste et humaniste en en rejetant la moitié de la race humaine ? En devenant mixte, le GODF pourrait retrouver une place et un rôle importants. Il confirmerait ainsi que la mixité est une question politique à part entière et qu’il convient de la défendre en lien avec l’indispensable laïcité, l’une soutenant l’autre.

Par ailleurs, contrairement aux obédiences strictement masculines, le Grand Orient de France reçoit les Sœurs en visite ce qui signifie qu’il reconnaît leur initiation et leur qualité d’initiées. Comment justifier leur visite en continuant de leur refuser l’initiation ? Cette contradiction rend sa position de plus en plus intenable.

L’intérêt de la mixité apparaît également non négligeable pour renforcer le rôle du GODF sur le plan international. Face à une franc-maçonnerie anglo-saxonne masculine et dogmatique, qui se ferme et se vide, mais n’abandonne rien de son impérialisme, la mixité permettrait au GODF de porter haut le drapeau d’une franc-maçonnerie libre, laïque et capable de regarder l’avenir. De plus, le GODF pourrait répondre aux attentes des pays de l’Union européenne et des autres continents qui comptent beaucoup sur les Français pour défendre les traditions et la culture françaises qu’ils aiment et où ils puisent tant.

Le refus d’initier des femmes par une obédience telle que le Grand Orient de France contredit les coutumes ancestrales de la France et celles de la franc-maçonnerie qui, pendant deux siècles, compta des femmes dans ses rangs. Est-il possible de se réclamer d'une Tradition, comme les francs-maçons le font, lorsqu’ils optent pour des choix en opposition avec des habitudes anciennes, et qui, de plus, s’inscrivent dans une logique de communautés juxtaposées, les femmes d’un côté, les hommes de l’autre ? Cette conception de la société n’est pas celle de la France.

 

Françoise Jupeau Requillard

Historien, conférencier, auteur


La franc-maçonnerie et les femmes 1
envoyé par rue89

Pour plus d'infos à rue89 sur la franc-maçonnerie et les femmes

 

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