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Liberté et Egalitédeux concepts, deux idéaux complémentairesPlanche de jeûne Maître
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Le sujet de cette planche s'est imposé à moi à l'issue d'une conversation avec André M., notre Vénérable Maître en Chaire. C'était un lundi, en fin de matinée, aux cuisines scolaires du boulevard Carl Vogt, entre deux piles d'assiettes, au milieu d'enfants joyeux et turbulents face à des animatrices bienveillantes bien que parfois excédées par les cris des gosses. Comme je m'étonnais de la discrétion de la Franc-Maçonnerie contemporaine, de notre Atelier, notamment, sur les problèmes de société en général, des sujets sur lesquels tant de nos prédécesseurs s'étaient imposés vers la fin du dix-neuvième et le début du vingtième siècle, notre Vénérable Maître (je résume ici ses propos à l'essentiel) m'a répondu en substance: tu comprends, Michel, à Fidélité et Prudence, nous privilégions le travail sur la liberté à celui sur l'égalité. Tiens donc me dis-je, lorsque j'avance, en tant que Franc-Maçon, derrière la devise, la bannière Liberté, Egalité, Fraternité, ces trois mots, ces trois concepts n'ont ni la même valeur ni le même poids. Apparemment pas. Voyons cela de plus près. La liberté a deux faces. L'une extérieure, l'autre intérieure. La première nous est accordée, automatiquement pourrait-on affirmer, dans tous les pays démocratiques par la constitution, base de l'Etat de droit. C'est la liberté de Montesquieu, celle des Maçons qui sont à l'origine de la loi fondamentale américaine, de la déclaration des droits de l’homme et de la Charte des Nations-Unies. C'est celle de la maxime, française semble-t-il, qui dit:« ta liberté s'arrête où commence celle des autres» ou encore, en termes plus élaborés, l’une de celles de Montesquieu: « dans un Etat, c'est-à-dire dans une société où il y a des lois, la liberté ne peut consister qu'à pouvoir faire ce que l'on doit vouloir et n'être point contraint de faire ce que l'on doit ne pas vouloir.» La faculté d'être libre extérieurement s'étend de la liberté physique, aux domaines politiques, sociaux, économiques, moraux et philosophiques. En substance, toujours selon Montesquieu:« la liberté c'est le bien qui nous fait jouir de tous les autres. » Cette conquête du siècle des Lumières, cette aspiration philosophique puis révolutionnaire a influencé directement le mouvement indépendantiste américain et provoqué l'effondrement des anciens régimes monarchistes, en France d'abord, partout ensuite. Est-ce réellement cette liberté qui rend 1 'homme fondamentalement libre, digne par conséquent de frapper à la porte du Temple pour avancer avec ses Frères Franc - Maçons vers la Lumière ? Bien sûr que non! Cette liberté, acquise désormais depuis plus de deux siècles dans les démocraties, reçue donc non conquise, est certes indispensable à l'enrichissement moral et matériel de l’individu et au développement des vertus maçonniques. Pourtant, elle ne saurait être suffisante à faire de nous des êtres totalement libres engagés sur le chemin de la connaissance. L'homme ne vit pas seulement de pain nous dit l'Evangile selon Mathieu ( 4,4) et plusieurs philosophes. C'était, je pense, souligner,entre autres choses, que sans avoir conquis sa liberté intérieure, l'homme n'est pas tout à fait achevé. Tant qu'il n'a pas rompu ses liens avec le culte du veau d'or, qu'il n'a pas maîtrisé ses passions dévorantes, aussi longtemps qu’il n’a pas vaincu toutes ses dépendances, 1 'homme, Maçon ou non, n’est pas fondamentalement libéré. Comme nous le rappelle le Livre de l'Apprenti, tant que l'homme n'a pas acquis sa liberté spirituelle, il reste un esclave. Nous qui avons tant de difficultés à éliminer nos contraintes quotidiennes, physiques et morales, nous ne serions donc pas plus libres que ceux qui croupissaient dans les camps de la mort nazis, soviétiques ou cambodgiens, pour ne citer que les mouroirs les plus fréquemment mentionnés? Au temps de la mondialisation de la finance, du commerce et partiellement de la culture, l'homme ne vit pas sur une planète politiquement et socialement homogène. Les droits de l'homme ne sont de loin pas les mêmes partout comme sont infiniment hétérogènes les niveaux de vie et de développement. Bien établis en Europe et dans les pays de l'OCDE en général, à quelques nuances près, les droits de l’homme, ailleurs, sont souvent menacés, voire inexistants car considérés comme des risques rédhibitoires pour la cohésion nationale. Pas besoin de m'étendre ici ; chacun aura fait son analyse, tiré ses propres conclusions, repéré les zones dangereuses et identifié les coupables ... Où veux-je en venir? Partout où l'égalité juridique a triomphé l'homme a reçu, de ses ancêtres en quelque sorte, sa liberté extérieure. Il ne lui reste qu'à œuvrer assidûment- c'est ce à quoi nous sommes censés travailler en tant que Franc-Maçons- pour conquérir sa liberté intérieure qui devrait constituer son idéal transcendantal. Or, l'énorme majorité des citoyens de ce monde est loin d'avoir obtenu l'égalité juridique. En considérant comme secondaire notre travail sur l'égalité ne ferions-nous pas preuve d'égoïsme, de discrimination? Pourrions- nous laisser une aussi grande part des être humains se débattre dans les chaînes et n'avoir ainsi qu'un accès, ô combien étroit, à la liberté spirituelle nous qui prétendons à l'universalité? Ne devrions pas dire avec Rousseau: «d'homme est né libre et partout il est dans les chaînes» et l’aider à en sortir? Ne savons-nous pas comme nous le rappelle l’Alpina dans son numéro de février 2003, que vouloir être libre pour soi-même revient à le désirer pour tous les autres? Le mot égalité n’a plus bonne presse depuis que de nombreuses doctrines de l'égalitarisme ont réduit l'homme en esclavage dans maintes régions du monde en des temps qui nous sont encore très proches. Il faut donc s'en méfier, le manier avec parcimonie et prudence. Pour s’en convaincre, citons ici Tocqueville: «Ils ( les Français) veulent l'égalité dans la liberté et , s'ils ne peuvent l'obtenir, ils la veulent encore dans l'esclavage. » A-t-on dès lors tout dit? Doit-on se contenter d'admettre avec le Marquis de Vauvenargues, un moraliste du début du dix-huitième siècle, qu'il est faux que l'égalité soit une loi de la nature, que la nature n'a rien fait d'égal et que la loi souveraine est la subordination et la dépendance? Non, car ce serait nier le devoir qui nous est fait de lutter pour la liberté des autres et d'obtenir pour tous l'égalité en droits et en devoirs. Même s'il est impératif de ne pas tomber dans une quête utopique et dangereuse de l'absolu, nous ne devons pas renoncer à créer pour les autres, ceux qui ne vivent pas dans une société démocratique, les conditions indispensables à l'éveil de leur liberté intérieure. Dès lors que nous savons pourquoi nous battre, comment le faire tout en évitant d'installer le forum dans le temple? Quels domaines choisir en demeurant apolitique? Nous autres privilégiés, nous vivons en démocratie ; les libertés extérieures, à quelques nuances près, sont les mêmes pour tous; nous disposons d'un relatif confort matériel; nous avons en principe un accès identique aux soins médicaux et hospitaliers; notre intégrité physique, notre sécurité sont garanties par un système judiciaire indépendant; notre bien-être matériel est assuré, sauf catastrophe financière majeure, pendant toute notre vie inactive, notre vieillesse. Les conquêtes, les réalisations sociales des dix-neuf et vingtième siècles nous profitent à 100%. Fin de partie? La lutte, le travail s'arrêtent-ils faute de champs de batailles? Dans de nombreux domaines, l'homme privilégié des démocraties du vingt-et-unième siècle aurait tort de croire qu'il a réussi à renverser tous les obstacles à ses libertés extérieures et intérieures. Chaque jour, l'actualité se charge de nous le rappeler: il reste beaucoup à faire. Un exemple : la souffrance. La souffrance, dans ce quelle a de pire, prive l'individu de son libre arbitre; elle lui interdit tout travail sur sa liberté intérieure alors que la fin approche irrémédiablement, qu'il y a donc urgence ... Sur ce point précis, n'avons-nous rien à apporter en tant que Franc-Maçon dans un domaine où tous les clivages politiques se sont évaporés? Dans bien d'autres problèmes de société (l'immigration, l'intégration des étrangers, la tolérance à l'égard de certaines religions, le respect de la différence, les excès de la mondialisation, les errements de l’éthique en matière financière, etc.) notre impérative discrétion politique nous oblige-t-elle à un tel mutisme? Trop de questions sans réponses me direz-vous. J'en suis conscient. J'ai néanmoins, à mon humble niveau, après beaucoup d'autres certainement, tenté de relancer un débat qui me tient à cœur. C'est parce qu'il reste tant de travail à accomplir que le Franc-Maçon, libre de toute entrave et de tous préjugés, peut combattre efficacement pour la liberté et l'égalité des chances en faveur de tous ses Frères, de tous les hommes et qu'il doit le faire. Liberté et égalité, deux de nos idéaux, sont non seulement complémentaires, ils sont indissociables. Vénérable Maître et vous mes Très Chers Frères, j’ai dit Michel P., le 25 mars 2008 Frères de la Loge Fidélité et Prudence à l'Orient de Genève
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