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La méthode maçonniqueConférence du 24 novembre 2007 à LAUSANNE pour le Groupe de Recherche Alpina par Jean-François MAURY, passé V.M. de la Loge Nationale de Recherche Villard de Honnecourt
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LA MÉTHODE MAÇONNIQUE * * * « Qu’est-ce que la franc-maçonnerie ? » Combien d’entre nous ne se sont-ils pas trouvé embarrassés par cette question, pourtant simple, posée par un profane ? Comme il nous est maintenant possible d’y répondre en disposant du temps de la réflexion, nous commencerons par cerner la réponse en écartant ce que la maçonnerie n’est pas. Car pour éclairer ses points faibles la meilleure approche est, certainement, d’examiner les arguments de ses adversaires : – La maçonnerie est-elle une secte, comme l’affirme l’Eglise catholique depuis la Bulle « In eminenti » que le pape Clément XII a fulminée le 28 avril 1738 ? L’assemblée nationale française a créé en 1995 une Commission parlementaire sur les sectes. Son premier travail a été d’en définir les caractéristiques. Or la Maçonnerie n’entre dans aucun des critères définis : on n’y trouve ni gourou, ni demande d’argent toujours plus grande, ni dépendance d’aucune sorte et l’on est toujours libre d’en partir. – Est-ce une conspiration, une association de conjurés liés par le secret, qui complotent contre tel ou tel régime ou en faveur de tel autre ? C’est du moins ce que le premier ministre de Louis XV, le Cardinal Fleury, ancien précepteur du Roi, a prétendu pour justifier son interdiction des assemblées de freys-massons sur les terres de France, le 17 mars 1737. Une telle thèse est aujourd’hui complètement désuète, sauf dans les pays totalitaires, pour la bonne raison que, depuis que la Maçonnerie existe, tous les régimes qui pouvaient se sentir menacés par elle ont changé ! Quant à son influence au sein de tel ou tel gouvernement qui lui est prêtée périodiquement dans les magazines en mal de lecteurs, si elle existe elle est bien mince ! – Serait-ce alors une école ? Pas davantage, car elle ne propose ni manuel scolaire, ni programme à ingurgiter avec un corpus de connaissances et de compétences définies d’avance, ni des évaluations avec examens de fin d’année. – Enfin, ce n’est pas tout à fait un humanisme, contrairement à ce qu’affirment certains. A côté de la franc-maçonnerie il existe des « clubs service » à vocation philanthropique : les Rotary, les Lions, etc. tandis que les ONG « humanitaires », Médecins du monde, Handicap international, ou autres, sont légion. Or la maçonnerie, ce n’est pas cela. Quant à considérer qu’il s’agirait d’une « doctrine qui prend pour fin la personne humaine », pour reprendre la définition de l’humanisme du Dictionnaire historique de la langue française d’Alain Rey, on ne peut qu’être perplexe face au qualificatif de « doctrine » appliqué à la franc-maçonnerie. Et si on définit l’humanisme comme un simple idéal, un intérêt centré sur l’Homme, on constate qu’il n’est en rien spécifique à la franc-maçonnerie et que toutes les organisations s’en réclament à défaut de l’appliquer… Et si, à présent, on se réfère à cet humanisme éclairé, hérité des Lumières, qui prône l’esprit critique et le droit à l’opinion personnelle, on peut s’interroger sur sa compatibilité avec une démarche fondée sur la Tradition. Dans ces conditions, qu’est-ce donc que la Franc-Maçonnerie ? Pour répondre à cette interrogation, il nous faut retourner à nos bases c’est-à-dire aux rituels. Tous nous recommandent : « Connais-toi toi-même », maxime attribuée à Thalès de Milet, l’un des Sept Sages de l’antiquité grecque, et qui, selon la tradition socratique, aurait été gravée sur le frontispice du Temple d’Apollon à Delphes au VIIe siècle av. J.-C. Cette recommandation est d’ailleurs commune à toutes les traditions initiatiques puisque l’initiation exige une recomposition de soi. Car il ne faut pas comprendre cette consigne, comme on le fait trop souvent, au sens psychanalytique du terme, celui d’une introspection ! Le « Connais-toi toi-même » socratique invite tout simplement à ne pas outrepasser ses limites et d’abord à les connaître ; cela nous signifie, en somme : contente-toi d’être ce que tu es, ne cherche pas à égaler les dieux. Car la faute des fautes, pour la sagesse grecque, était la démesure (hybris). Dans ces conditions le sens de la maçonnerie s’éclaire. Il s’agit tout simplement d’un moyen de remplir toute sa mesure d’Homme par la connaissance de soi – et ici chaque mot compte : remplir, mesure ; d’ailleurs nous disons bien « donner toute sa mesure » ! C’est donc une invitation à être à la hauteur de soi ou, si l’on préfère, à être tout ce dont on est capable. « Deviens ce que tu es. Fais ce que toi seul peux faire ! » – proclamait Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra, en reprenant une phrase de Pindare. Ainsi la Franc-Maçonnerie n’est rien d’autre qu’une méthode de transformation de soi, qui propose une voie de sagesse à l’homme en recherche de sa plénitude, mais une sagesse plongée dans notre monde actuel, un bonheur hic et nunc, ici et maintenant. Transformation ou perfectionnement ? En fait, transformation pour les autres et perfectionnement pour soi, tout dépend du point de vue où l’on se place. Mais il faut se méfier de la notion de progrès qui, elle, implique a contrario un mépris de la situation antérieure et un sentiment de supériorité de la nouvelle. Comment croire que cet orgueil-là constituerait un progrès ? En ce qui concerne le terme de « méthode », pour un esprit cartésien tel qu’il l’entend aujourd’hui, un esprit trempé dans le rationalisme, il évoque immanquablement « discours de la méthode », pour reprendre le titre de l’œuvre la plus connue de René Descartes. Dans la seconde partie de son livre, Descartes nous explique quels sont les quatre préceptes sur lesquels il fonde cette fameuse méthode : « Le premier était de ne recevoir
jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle […]. Le second, de diviser chacune des
difficultés que j'examinerais, en autant de parcelles qu'il se pourrait, et
qu'il serait requis pour les mieux résoudre. Le troisième, de conduire par ordre mes
pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à
connaître, pour monter peu à peu comme par degrés jusques à la connaissance des
plus composés […]. Et le dernier, de faire partout des
dénombrements si entiers et des revues si générales, que je fusse assuré de ne
rien omettre. […] Ce qui me contentait le plus de cette
méthode était que par elle j'étais assuré d'user en tout de ma raison, sinon
parfaitement, au moins le mieux qui fût en mon pouvoir. » C’est en suivant ces conseils que nous nous efforcerons d’examiner comment la franc-maçonnerie spéculative s’y prend pour nous transformer. Et afin de n’omettre aucun aspect, nous en suivrons tout simplement les trois premiers grades. Mais précisons au préalable, afin de ne laisser subsister aucun doute, que nous entendons le terme de « méthode » dans son sens premier et étymologique, méta indiquant la participation, ce qui englobe, et hodos signifiant « route, voie ». 1. APPRENTI Le grade d’Apprenti nous apporte deux éléments essentiels : l’initiation et les symboles. Sur l’initiation nous dirons peu de choses. On a beaucoup écrit à ce sujet, souvent des choses justes d’ailleurs, mais la plupart du temps isolées, « décontextualisées » – comme on dit aujourd’hui – ou alors liées à d’autres contextes (par exemple celui des sociétés primitives ou celui des cultes à mystères), alors qu’elles doivent être reliées à l’ensemble du processus maçonnique actuel pour prendre sens. Comparaison n’est pas raison – affirme à juste titre le dicton. Et c’est bien là, nous semble-t-il, l’un des oublis majeurs de Descartes. Diviser, comme il le préconise, chaque difficulté pour en isoler des « parcelles » plus aisées à résoudre, fait souvent perdre la vision globale, seule porteuse de sens. L’homme est un tout et non pas un assemblage d’éléments. C’est d’ailleurs là tout le problème de l’hyper spécialisation médicale, mais c’est un autre sujet… C’est pourquoi nous nous contenterons de dire, quelles que soient par ailleurs les « planches » de toute nature qui nous sont prodiguées sur sa dimension ésotérique, que l’initiation n’est rien d’autre, au fond, qu’une impulsion, un encouragement à la quête. Elle ouvre les yeux sur le but à poursuivre et cette prise de conscience, elle l’imprime dans l’esprit du candidat par une sensation forte : la lumière. Il convient toutefois de tempérer ce dédain affiché pour l’ésotérisme en lui reconnaissant deux mérites : le premier est de faire un privilégié de celui qui en est dépositaire ou se croit tel, et ce sentiment de faire partie d’une élite est extrêmement valorisant et soude la fraternité ; le second est d’inciter à chercher cette dimension cachée, hors de soi au début – combien de livres sont lus dans ce but ! – puis en soi, mais dans tous les cas cela constitue un facteur de renouveau. A ce titre l’ésotérisme est donc un principe actif. Mais il n’est qu’incitatif. Libre ensuite à chacun d’accomplir son parcours, de « faire de nouveaux progrès en maçonnerie » – comme le préconisent nos rituels – ou, au contraire, de se satisfaire de s’être fait des relations agréables, provenant d’horizons différents du sien et d’avoir pris du bon temps aux agapes. Est-ce condamnable ? Après tout Anderson, qui connaissait l’homme (n’oublions pas qu’il était pasteur), ne définissait-il la maçonnerie, dans ses Constitutions, comme « le Centre de l’Union et le moyen de réunir, par une vraie amitié, des personnes qui sans cela seraient restées à jamais étrangères les unes aux autres » ? Nous évoquions supra le chemin à accomplir pour être vraiment Maçon. Observons tout d’abord que ce chemin-là n’est pas tracé. Ce n’est pas une route qui va d’un point A à un point B, d’une ville X à une ville Y, comme dans les problèmes d’arithmétique de notre enfance où un cycliste partait 40 minutes avant l’autobus mais l’un faisait du 20 km à l’heure tandis que l’autre allait à 60 ; puis, la distance étant donnée, il fallait calculer qui arriverait le premier et combien de temps avant l’autre ! Ici la route à parcourir n’est pas définie, il n’y a pas de course au but pour savoir qui arrivera le premier et nous ne disposons ni de cartes routières ni de GPS ! En revanche la Franc-Maçonnerie nous offre un moyen de locomotion : le symbolisme. Il serait oiseux de continuer à filer la métaphore en disant qu’un symbole est un véhicule à deux roues puisqu’il comporte deux sens antagonistes : chacun sait que l’équerre peut figurer aussi bien la droiture que la rigidité ; le compas, l’ouverture que la dispersion ; le maillet, la force que la brutalité ; etc. Mais lorsque le symbole s’applique à la transformation de soi, il prend une tout autre portée. Car pour se transformer il faut d’abord se définir. Or nul ne nous a jamais donné le vocabulaire de notre vie intérieure. A l’école ou à la maison, on nous a enseigné les mots qui nous permettent de parler d’histoire, d’économie ou de géométrie, de science et de littérature, on sait décrire une mutation du monde ou un processus – celui de la démocratie ou de l’évolution selon Darwin, par exemple – mais les mots pour dire ce que nous sommes, personne ne nous les a enseignés. Nous avons appris à dire « je t’aime » sur le tas – si j’ose dire – mais chacun de nous deux ignorait le contenu que l’autre y mettait. Non, personne ne nous a dit comment décrire ce que nous éprouvons, ce que nous sommes au fond. En fait la seule grille de lecture de soi, c’est le regard des autres. Regard le plus souvent impitoyable. C’est pourquoi nous essayons de séduire ces autres-là de notre mieux. Mais cette absence de vocabulaire de soi, ne concerne pas seulement le dialogue avec eux, mais également avec nous-mêmes. Nous nous montrons incapables de formuler ce que nous sommes vraiment. Or on ne possède que ce que l’on nomme, nous disent les anthropologues. Incapables de le faire, comment saurions-nous qui nous sommes ? En fait, tout se passe comme si notre grille de lecture de soi était une partition sans notes, muette. Alors, à défaut du « connais-toi toi-même » où le vocabulaire nous manque, nous nous laissons guider par les émotions et pratiquons le « supporte-toi toi même ». Comme disait Paul Valéry dans Monsieur Teste, « je me suis détesté, je me suis adoré ; – puis, nous avons vieilli ensemble. »… Ce vocabulaire de soi, ce grand absent de l’éducation, la maçonnerie nous le donne : c’est le symbole. Son ambivalence s’harmonise avec la nôtre et nous rassure. Nos contradictions, nos écarts, nos inconstances, nos doutes, les aversions et les complaisances intérieures qui s’y rattachent, tout trouve enfin sa place non plus dans des oppositions douloureuses mais dans des acceptations apaisées puisque le travail sur soi franchit ces nœuds intérieurs, irrigue à nouveau ces zones stériles et finit par les fertiliser. Cela ne se fait pas en un jour avec l’initiation ; le chemin se trace en marchant, comme l’écrit Antonio Machado[1], mais à une condition : le vouloir… Car notre identité est un mélange de langage et de culture. Nous reviendrons plus tard sur cette dimension culturelle qui est la nôtre. Soulignons simplement pour l’instant qu’avant la culture il y a le langage qui la porte, même si celui-ci n’aurait pas lieu d’être s’il n’y avait pas matière à dire et à penser. En fait, l’origine des langages et de leurs spécificités se situe dans notre cerveau, scindé en deux afin de les porter[2]. Pour résumer ses fonctions de façon très approximative – ce que les spécialistes voudront bien excuser – sa partie droite est celle de la raison et de la logique tandis que la gauche est celle de la créativité et des couleurs. Ainsi avons-nous d’un côté les langages rationnels : le langage planétaire des mathématiques, mais aussi notre propre langue maternelle qui nous permet de nos insérer dans le monde, et bien entendu les langues étrangères car, pour reprendre un mot de Charles Quint, « parler une autre langue, c’est vivre une autre vie » ! Tandis que de l’autre côté – on a la tentation de dire « en face » – se situent les langages du corps : la danse ou le mime, magnifiques langages universels mais aussi, tout simplement, l’expression au sens où un visage peut être expressif ou inexpressif ; le langage de l’ouïe qu’est la musique ou le chant de l’oiseau dont Olivier Messiaen a fait de la musique et quelle musique ! et le langage des yeux que sont la peinture, la sculpture, ou bien l’architecture à laquelle nous nous référons … Le symbolisme constitue un pont entre ces deux parties, tout à la fois antagonistes et complémentaires de notre être. Il nous réunit à nous-mêmes en fédérant créativité et rigueur, image et conceptualisation. Mais ce langage-là, nous l’acquérons, il nous est étranger à la base. A moins qu’il n’ait été oublié depuis l’enfance… C’est pourquoi il provoque en nous une impression de décalage, un sentiment d’ailleurs sur lequel nous reviendrons. Pour résumer d’une phrase, nous dirons que le grade d’Apprenti apporte et met en place le langage de soi. 2. COMPAGNON Si le grade d’Apprenti nous offre, comme nous l’avons vu, le langage de soi, celui de Compagnon nous propose une culture. C’est tout le sens des « cartouches » où sont évoqués les arts libéraux, les ordres d’architecture ou les vertus cardinales lors du passage à ce grade. C’est aussi, dans tous les rituels, celui des voyages dont le plus important doit mener à la fois vers les autres et en soi-même. En ce sens ces voyages sont le complément de l’initiation qui doit aller de l’intérieur (s’approprier) vers l’extérieur (rayonner). Nous n’aborderons pas les ordres d’architecture, dorique, ionique, toscan, corinthien ou composite qui relèvent de la culture savante et non pas initiatique. Dans le troisième Livre de son De Architectura[3], Vitruve, qui vécut au 1er siècle av. J.-C., les évoque. Mais ils ont perdu toute actualité architecturale. De même a-t-on beaucoup glosé sur l’art royal et les arts libéraux. Là encore, on a beau essayer de les transposer, la culture qu’ils proposent est bien surannée. En revanche, pour ce qui est des Vices pour lesquels nous devons « bâtir des cachots » tandis qu’il nous faut « élever des Temples à la Vertu », ces vertus-là qui sont censées caractériser le Maçon (rappelons-nous cet « …homme vertueux que j’ai ensuite reconnu pour Frère… »), que représentent-elles dans notre monde actuel ? [4] La plupart du temps on associe aux Vertus les qualificatifs de « cardinales » et de « théologales ». On connaît les quatre premières, prudence, tempérance, force et justice, vertus « charnières », d’où leur nom de cardinales, du latin cardo, axe, pivot ; et les trois vertus théologales, foi, espérance et charité, qui constituent ensemble ce qu’il est convenu d’appeler « les sept vertus chrétiennes ». Il n’est peut-être pas inutile de rappeler l’origine de ces vertus. On trouve les cardinales chez Socrate puis chez Aristote, donc quatre à cinq siècles av. J.-C. Elles apparaissent alors comme un art de la mesure permettant à l’homme (vir en latin, d’où virtus, vertu) de devenir un citoyen accompli. Rappelons-nous à cet égard la maxime des « sept sages » grecs du VIIe siècle av. J.-C. : « Ne quid nimis », rien de trop, qui invitait les passants à l’humilité au sein de la société des hommes[5]. Dans Le livre de la Sagesse (8,7) qui date, lui, du premier siècle av. J-C, on peut lire, avec le même sens : Aime-t-on la rectitude ? Les vertus sont les fruits de ses travaux [ceux de la Sagesse], car elle enseigne tempérance et prudence, justice et force. La tempérance, que l’on a souvent limitée à la modération dans la boisson, est en fait synonyme de tolérance, d’acceptation de l’autre dans sa diversité. Ces Vertus-là étaient donc « sociales » car, selon la culture grecque, le citoyen qui les pratiquait contribuait à l’harmonie de la cité. Isocrate, le grand pédagogue, en fit le fondement de son école où il mettait, précisément, l’accent sur la formation morale de l’homme et du citoyen par la pratique de l’éloquence. Car l’art de la parole passe par l’art de bien penser. Pour qui s’intéresse à l’art religieux il est important de connaître les attributs de ces Vertus, c’est-à-dire les allégories qui les représentent dans les cloîtres ou les églises, sculptées dans la pierre ou figurées sur les vitraux. –
pour la
prudence : le miroir et le serpent ; –
pour la
tempérance : deux récipients avec l'eau passant de l'un à l'autre ; –
pour la
force : le glaive ; – pour la justice : la balance. Ainsi les Vertus sont-elles à la fois un comportement individuel et un lien social. Elles constituent, de fait, notre culture commune, les valeurs que nous partageons en tant que Francs-Maçons, tout ce qui cimente notre Société. Elles sont, par conséquent, notre bien le plus précieux sans lequel la Maçonnerie n’aurait pas de raison d’être. Pour être plus clair encore, c’est la Vertu de chacun qui donne sa Vérité à notre chaîne d’union. A ce titre, les Vertus font partie de la Morale qui est, elle aussi, une culture sociale, un ciment entre membres d’une même famille ou d’une même patrie. D’ailleurs ses règles se concrétisent souvent dans des formules populaires, comme les proverbes : « Qui vole un œuf vole un bœuf. », « Il ne faut pas remettre au lendemain ce que l’on peut faire le jour même. », etc. On soulignera à ce stade qu’il ne faut pas confondre, dans la culture traditionnelle qui est la nôtre, « Ethique » et « Morale » en arguant qu’elles se réfèrent toutes deux aux mœurs, que leur racine soit grecque ou latine. La tendance actuelle est d’ailleurs d’abuser du concept d’éthique parce que le terme est plus chic et que morale fait vieux jeu et donneur de leçons. Mais pour nous, Maçons, la confusion n’est pas possible : à l’inverse de la Morale qui fonde et fédère l’ordonnancement social, l’Ethique est une démarche de nature essentiellement individuelle même si elle peut gagner certains à sa cause. C’est toute la différence entre la personne, qui est un être relié à autrui et au monde, un être qui fait groupe, et l’individu, qui est un nombre, nombre qui restera isolé qu’il soit ou non inséré dans un ensemble. D’un côté il y a fusion, de l’autre juxtaposition. Telle est la culture que le Compagnon doit acquérir. Elle est mise en relation. Ses voyages sont, on le voit, clairement intérieurs. Il ne s’agit en rien de balades touristiques pour voir comment ça se passe dans d’autres loges, et pas davantage de dévorer des livres sur tout et n’importe quoi, même si, comme le dit le proverbe espagnol, « la cultura no ocupa lugar », la culture n’occupe pas de place ; non, les voyages du Compagnon consistent tout simplement à prendre conscience des éléments qui tissent le lien maçonnique et pas seulement à le percevoir mais encore à l’expliciter afin de se l’approprier. En somme, ce ne sont plus, comme au premier degré, des voyages de découverte, mais d’intégration. Il est un autre lien que nous aurons garde de passer sous silence, c’est la politesse qui est première dans les rapports sociaux. Pour ce qui est du franc-maçon, accepter l’autorité de celui que l’on a élu et qui n’est pourtant qu’un égal, ne pas confondre autorité et pouvoir, respecter celui qui parle sans l’interrompre, enrichir les idées d’autrui sans le rabaisser, ne pas monopoliser la parole, etc. sont autant d’attitudes comportementales bâtissant une identité nouvelle. C’est sans doute cet aspect, apparemment formel mais pourtant fondateur, qui amorce la transformation de soi ; c’est sur ce terreau que peut pousser la fraternité. Tout dialogue, qu’il soit avec l’autre ou avec soi, exige des règles basiques. C’est certainement cette culture de la vie commune qui constitue, après le langage, le deuxième volet de la méthode maçonnique. Mais cette paix fraternelle ne pourrait pas être sans que chacun soit porteur d’une paix intérieure. Dans le domaine de la construction qui nous est cher, Vitruve, l’architecte latin que nous avons cité, apporte un éclairage déterminant. Au chapitre I de son troisième Livre il écrit : « Pour bien ordonner un édifice, il faut avoir égard à la Proportion qui est une chose que les Architectes doivent surtout observer exactement. Or la Proportion dépend du Rapport que les Grecs appellent Analogie. Ce Rapport est la convenance de mesure qui se trouve entre une certaine partie des membres & le reste de tout le corps de l’ouvrage, par laquelle toutes les proportions sont réglées. Car jamais un Bâtiment ne pourra être bien Composé s’il n’a cette Proportion & ce Rapport, & si toutes ses parties ne sont à l’égard les unes des autres ce que celles du corps d’un homme bien formé sont, étant comparées ensemble. »[6] Cet « homme bien formé » sera celui que dessinera Léonard de Vinci en l’inscrivant à la fois dans le carré humain et le cercle divin, résolvant ainsi la quadrature du cercle, problème posé dès le Ve s. av. J.-C. par Anaxadore de Clazomènes, le maître de Périclès. Outre que ce passage nous donne une nouvelle approche du terme « analogie » souvent utilisé dans une acception moderne qui le déprécie, on perçoit l’importance de l’harmonie qui doit habiter tout homme qui prétend projeter la paix à l’extérieur, la répandre alentour. Cette convenance de mesure est la finalité profonde du voyage du Compagnon. Ainsi le grade de Compagnon nous fait-il acquérir la culture de la fraternité. 3. MAÎTRE Chacun sait que le grade de Maître est une méditation sur la mort et, dans une moindre mesure, sur l’injustice et l’orgueil. Ces aspects ont été amplement commentés par des auteurs divers, tout comme le relèvement du Maître par « les cinq points parfaits ». Mais, au bout du compte, quel est le but de cette sorte de résurrection, de cette réinsertion dans le vivant ? Quelle est la portée, pour notre développement intérieur, de ce récit « animé », c’est-à-dire présenté ou, plus exactement représenté, en une scène dont le récipiendaire est le héros ? Dans un registre assez proche, Nietzsche nous interpelle : « Je ne te demande pas libre de quoi, je te demande libre pour quoi. » Oui, quel message nous est délivré ici pour la conduite de notre vie ? Pour y voir plus clair, il faut – comme souvent – retourner à la source. En l’occurrence elle porte un nom : Hiram. Avant d’aller plus loin nous constaterons que dans les deux grades précédents il n’y avait qu’un seul personnage : soi-même. Nous étions l’initié puis le compagnon et c’est tout. Avec Hiram nous sommes deux en scène. Et avec un mythe. Nombreux sont les auteurs qui ont écrit sur les mythologies. Historiens des religions, ethnologues ou anthropologues ont apporté des conceptions, qui se complètent peut-être dans une vaste fresque interprétative, mais qui s’appuient essentiellement sur le panthéon mythique de l’antiquité gréco-romaine. Pour sa part, la psychanalyse, surtout avec Carl Gustav Jung, a donné un tout autre éclairage en voyant dans le mythe, en particulier le mythe biblique, la projection de l'inconscient collectif. Pour autant, interpréter la franc-maçonnerie à travers ces grilles de lecture liées à des civilisations anciennes serait un fourvoiement car la Maçonnerie n’est pas figée dans le passé mais s’inscrit dans l’actualité vivante. Un poète, Patrice de La Tour du Pin, nous offre une approche différente dans son recueil La quête de joie, quand il écrit : « Tous les pays qui n’ont plus de légendes Seront condamnés à mourir de froid… » Or le pays dans lequel est né le plus vieux conte de l’humanité, celui de Gilgamesh, est la Mésopotamie, entre le Tigre et l’Euphrate. On trouve des fragments de cette légende, écrite sur des tablettes ou figurée sur des sculptures, dès 4.000 ans av. J.-C. ; les spécialistes (dont Jean Bottéro[7]) pensent néanmoins que ce récit est vraisemblablement bien antérieur – 6.000, 8.000 ans avant notre ère ? – porté par la tradition orale. Le héros, Gilgamesh, est loin d’être sympathique de prime abord : il est roi d’Ourouk et il exerce le pouvoir avec tant de férocité que ses sujets finissent par se révolter et faire appel aux dieux pour qu’ils les libèrent du tyran. La déesse Arourou, qui en son temps avait façonné l’homme, est chargée par le Maître du Ciel de fabriquer un guerrier qui vaincra Gilgamesh, pourtant de nature divine, puisque « pour deux tiers, il est dieu, pour un tiers, il est homme ». Ainsi naît Enkidou, sorte d’animal velu que les charmes d’une prostituée envoyée pour le séduire vont rendre humain : au bout d’une semaine, « rassasié de ses agréments – dit le conte – il partit rejoindre le troupeau. Mais les biches et les gazelles ne l’acceptaient plus comme étant de leur race, et lorsqu’il s’approchait, elles bondissaient et se sauvaient au galop. Enkidou tentait de les rattraper, mais un jour qu’il courait, il sentit ses jambes devenir pesantes et ses membres se raidir… ». Ainsi s’effectue le passage de la bête à l’homme, qui concrétise sa séparation d’avec le divin primordial. Parvenu à la ville la veille du jour de l’An, alors que la fête bat son plein, Enkidou provoque Gilgamesh en combat singulier et leur lutte épique, corps à corps, va sceller leur amitié, chacun reconnaissant le courage et la valeur de l’autre. Ils décident alors d’aller ensemble défier les dieux. C’est le début d’un périple initiatique qu’ils accompliront dans le monde merveilleux des divinités et des monstres. Mais les dieux châtient leur orgueil et font mourir Enkidou. Alors débute la quête de Gilgamesh pour trouver le secret de l’immortalité qui rendra la vie à son ami. Il ne le trouvera pas car « lorsque les dieux créèrent l’homme, ils lui donnèrent la mort en partage ; la vie, ils la gardèrent pour eux ». Mais il rencontrera le seul homme ayant bénéficié de l’immortalité parce qu’il avait sauvé l’humanité, Uta-napisti, « le très sage », qui lui confiera « un secret très noble et sacré dont nul n’a connaissance », l’histoire du déluge, histoire qui sera, bien des siècles plus tard, reprise dans la Bible. Au-delà du récit proprement dit, ce conte nous concerne par ses héros, Gilgamesh et Enkidou, qui composent les deux faces d’un même personnage. Nous ne tenterons pas ici de définir la complémentarité de leurs caractères, il suffit de savoir qu’ils sont à la fois dieu et homme. Ce qui importe, c’est qu’unis par l’amour fraternel, ils ont la force et l’astuce, ils bravent dieux et déesses et parviennent même à les vaincre. Si, devenu seul, Gilgamesh échoue dans ses entreprises en dépit de sa vaillance, c’est qu’il n’est plus que la moitié de lui-même. Mais tous deux sont pareillement et avant tout des guerriers, donc des conquérants. Conquérants du monde caché des dieux et de leurs interdits mais aussi, chemin faisant et aventures aidant, conquérants de soi. On le voit, cette épopée, avec ses aventures merveilleuses et l’audace de ses deux héros, est d’abord un hymne à l’amitié. Or ce sentiment ne s’exprime pas seulement dans la relation réciproque des deux protagonistes – « parce que c’était lui, parce que c’était moi », comme dira Montaigne de La Boétie[8]. Cet amour se manifeste aussi vis-à-vis de soi. Ainsi, à la fin du poème, lorsque Gilgamesh s’en retourne, vaincu, à Ourouk, il s’est réconcilié avec lui-même en acceptant son destin. C’est dans cet état de faiblesse qu’il acquiert la sagesse. Et l’on peut dire que le conte nous enseigne que le fondement de la fraternité, sa dimension réelle, c’est à la fois d’aller vers l’autre et d’aller vers soi. Hiram ressemble singulièrement à Enkidou. Ce personnage qui est offert à notre for intérieur dans la cérémonie d’Elévation, est pareillement un complément de nous-mêmes. Il donne un nouveau sens, un nouvel élan à notre vie : désormais il nous appartient d’achever l’œuvre que sa mort prématurée a laissée en suspens. Certes, nous ne sommes pas responsables de la mort d’Hiram mais nous sommes responsables de sa survie. Or pour l’assurer nous devons non seulement transmettre son héritage mais, au préalable, nous approprier son influence spirituelle. Ainsi Hiram devient-il lié à nous par un amour fraternel indissociable. À ce stade, et afin que vous puissiez m’accompagner dans ma démarche, je me dois de relater une rencontre qui m’a changé. Dans les années 80, j’avais sollicité Françoise Dolto pour une causerie. Elle s’exprimait merveilleusement et enchaînait réflexions et anecdotes avec un talent qui subjuguait. Je me souviens qu’elle nous avait raconté que l’enfant qui avait subi des traumatismes psychologiques et affectifs graves – et l’on devine avec horreur lesquels –, restait muet et ne se confiait pas au médecin pédopsychiatre qu’elle était, qu’elle soit ou non revêtue de sa blouse blanche, et que les parents soient présents ou pas. Confrontée à cette difficulté, elle avait eu l’idée de faire questionner l’enfant par une marionnette qu’elle maniait derrière un petit théâtre. Et à sa grande surprise l’enfant s’était confié à la marionnette. Pourtant, il n’était pas dupe et il savait pertinemment que c’était le médecin qui l’interrogeait derrière le rideau. Mais dans ce contexte-là, il parlait. Ce fut pour moi une révélation éducative. J’en ai déduit que si l’on voulait corriger les défauts d’un élève ou de son propre enfant, il ne fallait pas lui dire « ce que tu fais n’est pas bien » et encore moins multiplier les interdits « ne fais pas ci, ne fais pas ça ! arrête ! » et j’en passe ; ce qu’il fallait faire, c’est le faire réfléchir sur le cas d’un ami ou d’un proche qui a mal agi dans des circonstances non pas identiques mais similaires ou du moins comparables, et sur les conséquences néfastes que le personnage fictif avait dû, alors, essuyer. L’enfant transposera sans peine et s’appropriera la mise en garde qu’il aurait, sinon, rejetée. Il en va de même pour nous. Si nous essayons de nous changer en nous prenant de front, nous serons incapables d’y parvenir. En effet, dans l’hypothèse d’un examen de soi impitoyable (que certains nomment lucidité), ce n’est jamais la raison qui prévaut, mais l’émotion. C’est pourquoi de deux choses l’une : soit nous considérons nos défauts comme véniels, des « péchés mignons », et c’est la complaisance qui l’emporte, soit nous nous meurtrissons en nous accusant des erreurs commises, nous nous méprisons à travers nos choix erronés ou nos comportements maladroits, en « culpabilisant » comme on dit ; mais ni dans un cas ni dans l’autre, nous ne nous améliorerons car pour y parvenir, il faut commencer par s’aimer soi-même. Mais ni trop ni trop peu. C’est là qu’intervient la gémellité. Toute fondation repose en effet sur des jumeaux : Romulus et Rémus furent les fondateurs de Rome comme l’avaient été, pour les grecs, les deux poèmes épiques de l’Iliade et de l’Odyssée double mythe attribué à un seul fondateur légendaire, Homère, alors qu’on sait bien aujourd’hui que ces deux textes ont été écrits à plus d’un siècle de distance par des auteurs différents, mais qui étaient les véritables porte-paroles d’une communauté[9]. De même la Bible, avec Caïn et Abel nous donne elle aussi un récit gémellaire. On notera que le meurtre de l’un des jumeaux par l’autre n’entraîne pas de malédiction pour la postérité du meurtrier. Ainsi, les descendants de Caïn apporteront-ils à l’humanité l’art de bâtir avec Hénoch qui « devint un constructeur de ville », tandis que Tubal-Caïn « fut l’ancêtre de tous les forgerons en cuivre et en fer », etc. Cela nous incite à nous interroger sur le sens de ces meurtres qui ne sont pas des assassinats mais la suppression d’une brisure identitaire, la ré-appropriation de l’unité perdue. Lorsque nous nous l’appliquons à nous-mêmes, un tel mythe permet d’établir à la fois un rapprochement et une distance[10]. En l’occurrence Hiram crée en nous un double, un alter-ego qui est à la fois en soi et pour soi, et qui n’est autre que notre propre perfection projetée, au sens de projection et de projet. Hiram, c’est moi en mieux, c’est celui que je vais devenir ! Si l’on s’essayait à la psychologie, on dirait que ce processus de dédoublement vise à nous enseigner une nouvelle unité fusionnelle du moi et de son image (nous ne parlerons pas de « surmoi »), comme si pour parvenir à l’Un il fallait passer par le multiple. On retrouve ici la question de la gémellité. Pour rester simple, on dira que le dédoublement de soi que réalise effectivement le mythe en nous rendant héritiers de ce dépôt sacré, facilite une excentration de soi qui permettra désormais de s’observer d’un peu loin, « en décalé », de se modifier sans se mortifier ou, pour employer un langage maçonnique, en la circonstance parfaitement adapté, de tailler sa pierre sans se blesser. Passer de l’opératif au spéculatif, c’est passer de la taille de sa pierre à celle de son image… Ce jumeau n’est pas sans rappeler l’ange gardien du christianisme ou le « daïmôn » de Socrate. Ce dernier a été évoqué par Plutarque, puis par Apulée qui écrivit, vers 150 après J.C., un texte délicieux, intitulé, précisément, Le Démon de Socrate (De deo Socratis). Il nous explique qu’entre les dieux, situés tout en haut, qui sont immortels mais toujours impassibles, inaccessibles et incompréhensibles, et les hommes, situés en bas, voués à la mort mais pourvus de raison et de langage et dont l’âme est immortelle, il y a les « démons », êtres aériens et immortels comme les dieux mais voués aux mêmes passions que les hommes dont ils partagent l'émotivité. Leur rôle est d’être des médiateurs, nos médiateurs. Le lyrisme qu’il emploie pour les décrire mérite citation : « Ce démon dont je parle, gardien privé, préfet personnel, garde du corps familier, curateur particulier, garant intime, observateur infatigable, juge inséparable, témoin inévitable, réprobateur quand nous agissons mal, approbateur quand nous agissons bien, si nous lui accordons l’attention qu’il requiert, si nous cherchons de tout cœur à le connaître et si nous l’honorons pieusement comme Socrate l’a honoré avec un esprit de justice et d’innocence, nous offre sa prévoyance dans les situations incertaines, ses conseils dans les situations difficiles, sa protection dans le danger, son assistance dans la détresse et il peut, par des songes, par des signes ou même par sa présence quand le besoin s’en fait sentir, détourner le mal, faire triompher le bien, relever ce qui est à terre, soutenir ce qui chancelle, éclairer ce qui est obscur, diriger la bonne Fortune, corriger la mauvaise. »[11] L’être fictif que nous nous sommes créé n’a pas, comme l’ange gardien ou le daïmôn un rôle providentiel et protecteur, certes attentif mais extérieur. C’est au contraire notre moi bien réel qui est non seulement ce que nous voulons être, mais ce que nous voulons paraître. L’affirmation Mes Frères me reconnaissent pour tel trouve là son explication : non seulement j’existe par le regard de mon Frère, mais ce regard constitue une exigence pour moi. C’est sa fraternité qui me conduit à me transformer. Car on se modifie toujours « par rapport à » (à ce que j’étais auparavant, à ce que je veux devenir, à l’image que je souhaite donner de moi…), autrement dit dans le relationnel, à soi et à l’autre[12]. Et le Rituel concourt à cette prise d’altérité en nous transportant dans une autre dimension, celle du mystère de la transformation, mais en nous offrant une recréation de soi qui ne s’angoisse pas parce qu’elle s’accompagne du partage fraternel. Le grade de Maître sert, en somme, à se dédoubler pour parvenir à l’union avec soi. Comme nous l’avons dit, ce double de soi est placé au plus profond de son être le plus intime. Mais il est plus encore : c’est un double sacré. Qui surgit du rituel, mais se prolonge en dehors de lui. C’est certainement là l’un des éléments majeurs de notre transformation. 4. CONCLUSIONS A. Le Rituel et le sacréSi chacun sait que le « travail » du Maçon s’effectue en Loge dans le cadre du Rituel, sa fonction a été peu analysée. En fait, le Rituel ne sert pas à théâtraliser la transmission d’un secret à partir de jeux scéniques, ce que les grecs nommaient l’« époptie », mais à conférer une dimension sacrée au processus de transformation intérieure que nous venons de décrire. Car il est clair que celle-ci ne saurait se réaliser sans référence à un plan transcendant et, par conséquent, intégrateur, sinon notre construction ne serait qu’individuelle et frappée de suffisance. Or nous ne pouvons pas nous suffire… C’est pourquoi le Rituel opère : – d’abord une sacralisation de l’espace, en l’orientant : l’Orient, les deux colonnes d’Occident, la position des colonnettes, la direction de l’épée du Vénérable sur l’autel, etc. Cette orientation revient à fixer une direction aux voyages que nous amorçons dans l’initiation, à définir une perspective à notre quête, à la polariser ; – ensuite une sacralisation du temps, en le rendant cyclique (le soleil et la lune, de midi à minuit, les deux Saint-Jean…), c’est-à-dire en imprimant en nous la dimension du recommencement, d’un renouveau toujours possible ; – enfin une sacralisation de soi (silence, postures et comportements particuliers, marche contrainte, mots de passe et signes de reconnaissance spécifiques et progressifs, langage décalé, différent de celui de tous les jours), autant de modalités servant à nous inscrire dans un autre monde empli de codes sacrés, qui nous apporte une tout autre dimension de l’amour de soi et d’autrui, en particulier de ses Frères, et nous immerge dans la pleine dignité d’Homme éclairé par l’étincelle divine. Cette sacralisation commence avec l’allumage des flambeaux et le silence observateur et méditatif qui l’accompagne ; il se renforce dans le rythme : batteries et acclamations d’un seul élan, martèlement triple des maillets qui se répondent, déambulation du Maître des Cérémonies, questions-réponses d’ouverture des travaux, etc., autant de phases indispensables au dialogue intérieur entre nous-mêmes et notre Hiram qui prend place progressivement en nous et permet l’influence sur mon moi perfectible de cet autre moi toujours mieux que moi, quel que soit le niveau d’excellence atteint. Car c’est seulement dans le recueillement que peut s’opérer cette rencontre et dans la paix de l’esprit qu’elle peut porter ses fruits. Ajoutons qu’un symbole ou un mythe bruts délivrés en dehors de tout contexte, n’auraient guère d’impact sur nous, voire n’en auraient aucun. Si l’on songe, par exemple, aux récits des ethnologues sur les mythes des aborigènes d’Australie ou d’Afrique, ils ont beau appartenir au vieux fonds intemporel d’une civilisation, voire refléter la « tradition primordiale » (car nous croyons, non sans ingénuité peut-être, à ce mythe des mythes, parallèle à ceux du Paradis perdu, de la langue unique d’avant Babel, ou du chaînon manquant), ces contes mythiques venus d’horizons lointains aiguisent assurément notre curiosité mais ne suscitent pas notre adhésion. C’est pourquoi la transmission doit s’effectuer dans un environnement qui lui confère une vie spirituelle. Chacun sait que les formules « magiques » des guérisseurs ne sont efficaces qu’en situation, qu’elles n’opèrent que dans un certain contexte ; lues, par exemple, elles n’agissent pas. Et il faut encore qu’elles soient transmises dans les règles car celui qui les donnerait en dehors, non seulement ne confierait rien puisque la formule n’agirait pas, mais il y perdrait ses propres pouvoirs. Cette disposition de l’esprit qui, seule, permet la communication, trouve sa source dans le Rituel. Contrairement à ce qu’affirment certains, ce n’est en rien une mise en scène : c’est une réorganisation du monde. Bref, le Rituel inscrit la transformation de soi dans un contexte sacré. B. Le travail et la TraditionJe voudrais ouvrir à présent la réflexion sur une dernière dimension qui nous permettra de mieux comprendre en quoi consiste le « travail » du maçon spéculatif. Toute quête de
nature métaphysique plonge dans le fonds d’incomplétude de l’humanité
– pour reprendre l’intitulé du théorème de Gödel – ;
elle se nourrit de la part d’insatisfaction ou d’inquiétude qui est celle de
tout homme face à la brièveté de la vie et au sentiment d’inachevé. Si, la
plupart du temps, cette impression se cantonne dans la limite d’une
appréhension sous-jacente, on sait qu’elle peut aller jusqu’à l’angoisse. Or
nul n’est en mesure de la surmonter seul. Au contraire, la solitude en renforce
le ressenti. Pour le combattre ou, du moins, l’amoindrir, l’homme s’est tantôt placé sous la protection du religieux, tantôt a eu recours à la Tradition, une attitude n’excluant pas l’autre. Pour évoquer le religieux, nous en appellerons à un philosophe : Platon. Il nous parle à plusieurs reprises, mais très clairement dans le Ménon et dans le Phèdre [13], de ce qu’il appelait la réminiscence. D’après lui l’âme, puisqu’elle est immortelle, à l’inverse du corps, aurait été, dans une vie antérieure, en contact avec les dieux et en aurait conservé l’empreinte. Or si elle a ainsi, avant toute existence incarnée, contemplé toute chose et été en contact avec la Connaissance des dieux, elle a conservé ici bas des souvenirs de ce savoir. Il est par conséquent possible, un souvenir en entraînant un autre, de retrouver l’intégralité de ce déjà-connu[14]. Cette remémoration ne saurait toutefois se faire sans effort ni ténacité. Aussi Socrate exhorte-t-il Ménon « au travail et à la recherche ». Ce travail-là est certainement l’un des nôtres, mais ce n’est pas le seul. Si, en tant qu’homme il nous faut, indubitablement, nous relier à notre origine sacrée, nous devons aussi, en tant que franc-maçon, nous inscrire dans la voie de la Tradition et en devenir un guide. Dans cette voie-là nous retrouvons Hiram. Il incarne non seulement l’idéal à atteindre mais sa permanente actualité. Et il nous indique que le travail qui doit être le nôtre ne consiste pas à rechercher l’immortalité – prétention qui a été fatale à Gilgamesh – mais l’intemporalité. Car l’éternité relève de la logique des religions, c’est-à-dire de la relation de chacun à Dieu, tandis que la Tradition, elle, est le lien universel qui unit entre eux les hommes de tous les temps et de tous les pays. A ce titre elle est le trait d’union entre l’amour et la raison, entre l’œuvre et la pensée. La Tradition n’est pas à rechercher dans le rituel le plus ancien qui soit ni, comme dans les Old Charges (par exemple le Régius de 1390 ou le Cooke de 1410), dans l’antiquité la plus lointaine. Elle réside dans ce qui est éternel, dans l’impérissable. Elle est présente dans ce qui appartient à la nature animale et humaine protégées de la colère divine par Uta-napisti ou Noé dans leur arche ; on la trouve dans ce qui constitue les savoirs fondamentaux de l’Homme sauvegardés par Hénoch dans les deux « colonnes de la connaissance », l’une résistant au feu, l’autre à l’eau ; elle est dans le cérémonial de la naissance et de la mort où s’écrit le Grand Livre des vivants. La Tradition est dans l’essence de l’humanité,
l’existence de l’homme est sa manifestation. En même
temps que le savoir des hommes, elle contient la dignité de leur combat partagé
contre la mort, l’un et l’autre n’étant que les deux faces de la même médaille.
Elle est fille de la sociabilité ; la
fraternité en est l’extension et peut-être le couronnement. En somme, la Tradition,
c’est la mémoire ; l’éternité, c’est l’oubli. Mais elle ne peut exister
que rattachée à un Principe d’ordre supérieur qui en établit le commun
dénominateur. Son horizontalité fraternelle, si présente dans la chaîne
d’union, se concrétise dans la transmission, mais une transmission portée par
la transcendance. Pour sa part, la franc-maçonnerie, quand elle est réellement porteuse de la Tradition, se situe au croisement de ces deux axes, l’un vertical et ascendant (l’échelle de Jacob) puisant son espérance dans l’éternité, l’autre horizontal et fraternel assurant sa pérennité par l’œuvre réalisée en commun. Pour autant, le travail qu’elle exige n’en est pas moins sacré. Dans ces conditions on peut acquiescer à l’idée que « le mythe rend compte d’un savoir qui, sans lui, nous échapperait. »[15] Non seulement il nous rend accessible notre intérieur secret en le mettant en image et en l’inscrivant dans un temps de renaissance, mais il y ajoute le lien fraternel qui constitue le complément de soi. C. La méthode maçonnique est dans la conscience des liensDeux grands philosophes, l’un musulman, l’autre chrétien, évoquent à sept siècles de distance et dans des pays fort éloignés l’un de l’autre, les rapports traditionnels entre l’homme et l’univers. Al-Kindi vécut à Bagdad au IXe siècle et fut conseiller du Calife al-Ma’mun en 813. Dans son De radiis, il évoque les rayons qui unissent toutes choses, les êtres et la matière. « Etant donné – écrit-il – que le monde des éléments est une image du monde sidéral, de telle manière que n’importe quelle chose qu’il contient en renferme la forme, il est manifeste que chaque chose de ce monde, qu’elle soit substance ou accident, émet à sa manière des rayons comme le font les astres. […] Cela étant avéré, nous disons que tout ce qui existe actuellement dans le monde des éléments émet des rayons dans toutes les directions, qui emplissent à leur manière l’ensemble de ce monde. Il s’ensuit que chaque lieu de ce monde contient les rayons de toutes choses qui y existent en acte. »[16] Sept siècles plus tard, Giordano Bruno, le fameux « nolain », puisqu’il naquit à Nola près de Naples et fut brûlé vif à Rome, le 17 février 1600, à 52 ans, par l’Inquisition, écrit : « Les choses, dans l’univers, sont ordonnées en telle façon qu’elles se situent dans une certaine ordonnance réciproque, telle qu’est possible, comme en un flux continuel, un passage progressif de toutes choses vers toutes choses. Parmi celles-ci, certaines sont en cohésion immédiate avec d’autres, comme les individus d’une même espèce le sont en vue de la propagation naturelle – les liens sont en ce cas des liens familiers, apparentés, et fort aisés. Mais d’autres choses se trouvent subordonnées à certains intermédiaires, et en ce cas il est nécessaire de traverser et de pénétrer, en quelque manière, tous ces intermédiaires, pour que les liens lancés par le lieur atteignent finalement le liable. » Et il ajoute, à l’intention du lieur que nous sommes tous : « Il est nécessaire que celui qui doit former un lien possède en quelque façon une compréhension d’ensemble de l’univers. »[17] L’Ange dont Gitta MALLASZ a retranscrit les paroles prononcées par la bouche de Hanna, la médium, ne dit pas autre chose lorsqu’il affirme, le vendredi 14 juillet 1944 : « Ce qui a été conçu dès le premier jour, ce ne peut être que le lien.[18] » Qu’il s’agisse de rayons ou de liens, ce sont eux qui permettent de passer du Multiple à l’Un, comme le font les synapses du cerveau qui se connectent pour tisser le réseau de la Connaissance nous reliant à l’universel. C’est ce qu’il faut entendre par ésotérisme. L’objectif est de connaître et maîtriser ces rapports intimes entre soi, la nature et le cosmos. Tel est le sens profond de la Tradition. Mais la
Tradition note aussi que l’homme n’est limité que par ses opinions. Le succès
de sa quête passe donc par le rejet d’une telle dépendance. Il lui faut d’abord
se débarrasser de ses passions, comme le préconise le Rituel, autrement dit de
ses certitudes, de tout ce qui bloque l’accueil d’Hiram, celui de la fraternité
et d’abord celui de soi. Comme dans le récit de Gilgamesh, il faut vaincre des
monstres, ses propres monstres, à commencer par celui qui enferme la raison
dans le caveau de sa propre logique ou de ses certitudes ; en poursuivant
par celui de l’indifférence où l’on refuse de se laisser « saisir »
par l’initiation et où l’on passe à côté du trésor ; et en insistant sur
la constance, car les épreuves ne manquent jamais et nous ne sommes pas à l’abri
d’une tentation de fuite ou d’abattement alors que si nous avions su en
interpréter le sens, nous aurions grandi. Intelligence, mémoire et volonté : telle est la distinction qu’opéraient les anciens pour définir les facultés de l’être humain. Toutes trois sont à l’œuvre dans la Tradition. L’Intelligence ressortit à la Connaissance ; elle n’est pas capacité de comprendre mais aptitude à percer le mystère et à s’inscrire dans l’harmonie universelle. La Mémoire n’est pas notre petite mémoire d’homme mais la Grande Mémoire qui garde les œuvres et les pensées qui ont porté le monde et continuent de le soutenir. Quant à la Volonté, notre colonnette « Force », elle n’est pas simplement la nôtre mais celle dans laquelle nous devons inscrire nos efforts. C’est dans cette perspective – et dans cette perspective seulement – que nous pouvons nous inscrire dans la Tradition dont la Franc-Maçonnerie est dépositaire. Elle offre la fraternisation avec le meilleur de soi-même, le lien avec l’univers et l’accomplissement dans l’être universel. Au bout du compte, la Méthode maçonnique n’est rien d’autre que l’introduction, en chaque initié, d’une force de transformation de l’Homme. Et du monde. Mais dans le beau cadre de l’Harmonie universelle. * * * [1] Antonio Machado, Campos de Castilla,
poème N° CXXXVI, Proverbios y Cantares. [2] En fait,
et plus précisément : – Le lobe frontal est
responsable de la pensée abstraite (résolution de problèmes, jugement et
mémoire), des émotions et du comportement social ; – Le lobe pariétal de la
lecture et l’écriture; de la distinction entre la gauche et la droite; de la
reconnaissance des parties de notre corps comme étant les nôtres. – Le lobe temporal a en charge
l’ouïe et la compréhension du langage. –
Enfin le
lobe occipital gère la vue et la reconnaissance de motifs visuels. [3] Les dix livres
d’architecture de VITRUVE, dans la traduction de Claude PERRAULT publiée en
1673 puis rééditée, avec des ajouts, en 1684, a été publiée en fac-similé par
la Bibliothèque de l’Image en 1995 avec une préface d’Antoine PICON. [4] On rappellera, pour l’anecdote, que depuis 1783,
l’Académie Française décerne un « prix de Vertu ». En 1971, dans le
discours institutionnel accompagnant la remise du prix, Paul Morand remarquait
combien « La Vertu attend la majuscule, provoque la sécheresse du
singulier, [tandis que] les vices foisonnent sous l'exagération magique du
pluriel. » ! [5] Cette consigne a été, en quelque sorte commentée a contrario par Maurice Druon quand il dénonce, dans Les Rois Maudits (Plon 2000, p. 307), ceux auxquels « il faut trop de tout pour leur donner le sentiment d’avoir assez ». [6] Les majuscules et les mots en italiques ont été respectés ; la graphie et l’orthographe ont été modernisés. [7] L’épopée de Gilgameš. Le grand homme qui ne voulait pas mourir, traduit de l’akkadien et présenté par Jean Bottéro. Paris. Gallimard-L'aube des peuples, 1992. [8] Essais, livre I, chap. XXXVII. [9] Il en va de même pour les Evangiles rédigés au sein d’une communauté dont le « leader » – comme on dirait aujourd’hui –, la figure légendaire était, par exemple, Jean. Ses membres, regroupés après sa mort à Ephèse aujourd’hui en Turquie et sur l’île grecque de Patmos, se transmettaient, par tradition orale, les différents récits, actes et paraboles de la vie du Christ. Les anciens étaient, en quelque sorte, les garants de leur authenticité et c’est sous leur contrôle qu’ils ont été consignés par écrit. Rappelons-nous aussi que le premier à désigner les quatre Evangiles et à nommer leurs « auteurs » fut, au dernier tiers du IIe siècle, Irénée de Lyon dans son traité Contre les hérésies (III, 1, 1). [10] Ces idées sont à confronter avec celles de : – Edgar Morin, L’homme et la mort, Le Seuil, Points essais, n° 97, 1976. – Gilbert Durand, L’imagination symbolique, Quadrige, PUF, 1968. – Gilbert Durand, Introduction à la mythodologie, Livre de Poche, Biblio Essais, 1996. [11] Apulée, Le Démon de Socrate, traduit du latin par Colette Lazam, Préface de Pascal Quignard (intitulée : Petit traité sur les anges), Editions Payot & Rivages, Rivages Poche Petite Bibliothèque, 1993, p.66. [12] Henri Laborit, biologiste et philosophe du comportement humain, a décrit, dans Eloge de la fuite, cette formation par les autres. En fait, cette transmission procède de la Tradition en même temps qu’elle la compose : « Nous savons maintenant que ce système nerveux vierge de l’enfant, abandonné en dehors de tout contact humain, ne deviendra jamais un système nerveux humain. Il ne lui suffit pas d’en posséder la structure initiale, il faut encore que celle-ci soit façonnée par le contact avec les autres, et que ceux-ci, grâce à la mémoire que nous en gardons, pénètrent en nous et que leur humanité forme la nôtre. Humanité accumulée au cours des âges et actualisée en nous. » (Gallimard, Collection Folio / Essais,
p. 65 ; Editions Robert Laffont, 1976). [13] Voici le passage du Ménon (81a–81d) : SOCRATE : Oui. J’ai entendu des hommes et des femmes habiles dans les choses divines… MÉNON : Que disaient-ils ? SOCRATE : Des choses vraies, à mon avis, et belles. MÉNON : Quelles choses ? Et qui sont-ils ? SOCRATE : Ce sont des prêtres et des prêtresses ayant à cœur de pouvoir rendre raison des fonctions qu’ils remplissent ; c’est Pindare encore, et d’autres poètes en grand nombre, tous ceux qui sont vraiment divins. Et voici ce qu’ils disent : examine si leur langage te paraît juste. Ils disent donc que l’âme de l’homme est immortelle, et que tantôt elle sort de la vie, ce qu’on appelle mourir, tantôt elle y rentre de nouveau, mais qu’elle n’est jamais détruite ; et que, pour cette raison, il faut dans cette vie tenir jusqu’au bout une conduite aussi sainte que possible ; Car ceux qui ont à Perséphone, pour leurs
anciennes fautes, Payé la rançon, de ceux-là vers le soleil
d’en haut, à la neuvième année, Elle renvoie de nouveau les âmes, Et, de ces âmes, les rois illustres, Les hommes puissants par la force ou grands
par la science S’élèvent, qui à jamais comme des héros sans tache sont honorés parmi les mortels. Ainsi, l’âme, immortelle et plusieurs fois renaissante, ayant contemplé toutes choses, et sur la terre et dans l’Hadès, ne peut manquer d’avoir tout appris. Il n’est donc pas surprenant qu’elle ait, sur la vertu et sur le reste, des souvenirs de ce qu’elle en a su précédemment. La nature entière étant homogène et l’âme ayant tout appris, rien n’empêche qu’un seul ressouvenir (c’est ce que les hommes appellent savoir) lui fasse retrouver tous les autres, si l’on est courageux et tenace dans la recherche ; car la recherche et le savoir ne sont au total que réminiscence. Et voici le début du passage du Phèdre (249c–250b) : « Il faut, en effet, que l’homme saisisse le langage des Idées, lequel part d’une multiplicité de sensations et trouve l’unité dans l’acte du raisonnement. Or, il s’agit là d’une réminiscence des réalités jadis vues par notre âme, quand elle suivait le voyage du dieu, et que dédaignant ce que nous appelons à présent des êtres réels, elle levait la tête pour contempler l’être véritable. […] L’homme qui se sert correctement des moyens de se souvenir, toujours parfaitement initié aux mystères parfaits, est seul à devenir vraiment parfait. » [14] Geneviève Droz, Les mythes platoniciens, Éditions du Seuil, Collection Points–Sagesses, 1992. [15] Frédéric Monneyron et Joël Thomas, Mythes et littérature, PUF Que sais-je ?, 2002. [16] AL-KINDI, De radiis, éditions Allia, 2003, p. 23 & 24. [17] Giordano BRUNO, Des liens, éditions Allia, 2004, prologue et p.70-71. [18] Dialogues avec l’ange, édition intégrale, un document recueilli par Gitta Mallasz, Ed. Aubier, 1990, p. 310.
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