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PlanchedeNotre Très cher Frère VisiteurNicolàs Muñoz de la Mata
Charles Sanders Peirce
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Lorsque j'étais un jeune maçon, j'entendais une kyrielle de Cassandres nous parler de l'avenir. Non seulement dans les organes de presse les plus sérieux, mais aussi, bien sûr, sur les colonnes. Nous allions, nous disait-on, vers une société dans laquelle le temps de travail serait extrêmement réduit. Au point de n'être plus que symbolique et ne concerner qu'une minorité de personnes, adeptes de cette occupation. Nous étions à l'orée du siècle des loisirs. Or, quelques décennies plus tard, il suffit de consulter épisodiquement les médias pour constater que les " lendemains qui chantent " annoncés ne sont plus programmés nulle par dans le monde. Quelle que soit leur tendance politique, les gouvernants qui dirigent notre planète se soucient tous de créer " le plein emploi ". Il reste que le mot " loisir " conserve son pouvoir de séduction. Surtout pour les F :. M :. , qui ont tous le projet d'utiliser leur temps libre, pour se perfectionner. Prenons donc le temps d'examiner ce que loisir veut dire. Commençons par reprendre l'étymologie de ce terme : La skolé, ce terme provient de la Grèce Antique et signifie loisir. C'est-à-dire le moment où l'on ne travaille pas et où il est permis de faire ce dont on a envie, sans contrainte. Plus tard on lui donna le nom de lieu d'étude. A cette époque, les études ne concernaient pas les enfants, mais les hommes pubères. La schola latine ne conserva que les loisirs consacrés à l'étude. Elle les appliqua, progressivement, aux enfants de plus en plus jeunes. Si bien que, au IIIème siècle de notre ère, Festus, pédagogue latin, déclarait : " Le nom d'école ne s'explique pas par l'oisiveté (…) mais par le fait que, toutes autres occupations laissées de côté, les enfants doivent s'adonner aux études dignes d'hommes libres ". Par ailleurs, le latin studium, qui signifiait attachement, zèle, devint l'étude. Ce terme provient d'une racine indo-européenne exprimant un mouvement, un choc. L'application à l'étude, l'effort intellectuel ayant pour but d'acquérir des connaissances doit donc être entendu comme une violence faite à l'être. Parvenu à cette déduction, je vais évoquer un cas, dont le moins que l'on puisse dire est qu'il n'est pas banal. Car, mes chers FF :. , si l'intellectualité représente une auto-violence, que faut-il penser de l'américain dont je vais vous entretenir ce midi. Car il représente l'intellectualité portée au paroxysme. Ceci dans des conditions matérielles spartiates, sur un continent qui était, de son vivant, pratiquement vierge. L'homme en question n'était nanti que de la certitude d'être un génie. Ainsi que d'une double nostalgie. Celle de la vie différente que son savoir aurait dû lui apporter et celle de la culture européenne dont il était pétri. Et dont il aurait dû constituer un des fleurons, s'il n'avait pas habité le Nouveau Monde. Commençons par mettre en place quelques jalons, permettant de mesurer combien l'homme que je vous ai annoncé était, intellectuellement, " une grande pointure ". Je ne vais pas vous faire languir plus longtemps et vous livre son nom : Charles Sanders Peirce. Un nom, avouons-le, pour le moins méconnu. Ajoutons qu'il est né à Cambridge, Massachusetts, et qu'il était fils de Sarah et de Benjamin Peirce. Son père est alors professeur d'astronomie et de mathématiques à l'université de Harvard. C'est de là que le jeune Peirce étudie et qu'il termine diplômé en chimie. En dépit cela, il ne devait jamais réussir à être titularisé à nul poste d'universitaire. Il est vrai que ses ambitions ont été contrariées par sa difficile personnalité. Car il semble en effet qu'il ait souffert de troubles maniaco-dépressifs. A cet aspect caractériel s'ajoute le scandale qui a entouré son divorce d'Harriet Melusina Fay immédiatement suivi d'un mariage avec la française Juliette Froissy, de vingt cinq ans sa cadette. Charles Sanders Peirce a donc fait une carrière scientifique, en collaborant avec le " United States Coast Survey " de 1859 à 1891. Son travail a porté, en particulier, sur les thèmes de déterminations pendulaires et la géodésie. De 1879 à 1884, il a également été conférencier à temps partiel à l'Université Johns Hopkins, dans le domaine de la logique. En 1887, Peirce déménage avec sa seconde épouse à Milford (en Pennsylvanie). C'est là qu'un cancer lui ôtera la vie, après 26 années d'écriture prolifique. Et de conditions d'existence précaires. Il n'eut aucun enfant. La brève biographie que je viens de vous communiquer ne donne qu'une pâle idée du réel phénomène intellectuel qu'a été Charles Sanders Pierce. Cet être exceptionnel a été salué par Karl Popper comme " un des plus grands philosophes de tous les temps " …Je ne crois pas exagérer en assurant qu'il est, de nos jours, un quasi inconnu. Même par nombre de spécialistes des Etats-Unis. Pourtant Peirce a également été considéré par Bertrand Russell comme " un des esprits les plus originaux du XIXème siècle et certainement le plus grand penseur que l'Amérique ait jamais eu ". Ce qui est singulier, c'est qu'il ait fallu attendre le second semestre de 2002 pour que paraisse aux Editions du Cerf " Pragmatisme et pragmaticisme " consacré à celui que l'on a appelé l' "Aristote américain ". On est confondu par la quantité de disciplines que cet homme, installé dans sa fermette de Pennsylvanie, a inventoriées, explorées, analysées. Depuis la mathématique à la logique, en passant par la géométrie, l'économie et la spectroscopie. Depuis la philosophie et la psychologie à la lexicographie puis à la critique littéraire. Depuis la chimie, la géodésie et la cartographie à l'astronomie et la météorologie. De plus, cet homme qui vivait chichement près de sa seconde et jeune épouse, était à l'occasion acteur et dramaturge. A sa mort, ce stakhanoviste de l'écriture laissait quatre vingt mille pages de manuscrits non édités, auxquels s'ajoutent les articles publiés de son vivant et représentant l'équivalent de douze mille pages d'un livre. Dans le cadre de ses recherches géodésiques, Charles Sanders Peirce a collaboré, en qualité d'assistant à l'Astronomical Institute de Harvard. Sa passion pour l'astronomie et sa curiosité l'ont fait voyager jusqu'à Catane (Sicile), accompagné de son épouse. Pour observer, le 22 décembre 1870, une éclipse de soleil. Puis il s'est rendu à Paris où il a travaillé, pendant un an, avec l'Observatoire et le Bureau des longitudes. Par ailleurs, il poursuit ses travaux sur la photométrie. Deux livres de Peirce ont été publiés de son vivant : Recherches photométriques, en 1878 et Études en logique, en 1883. Il a également fait paraître un grand nombre d'études dans des journaux couvrant une vaste palette de champs de recherche différents. Ses manuscrits, dont une grande partie est restée non publiée, constituent un ensemble de plus de 10000 pages. De 1931 à 1958, une sélection de ses écrits a été ordonnée thématiquement et publiée dans huit volumes sous le titre Collected Papers of Charles Sanders Peirce. Depuis 1982, d'autres volumes sont publiés dans le cadre d'une édition chronologique qui atteindra sans doute les trente volumes. L'homme cultivé qui, de nos jours, découvre Charles Sanders Peirce n'en finit pas de s'étonner. En effet, on trouve ce précurseur dans des domaines qui restent méconnus pour la plupart de nos contemporains. En effet, Photométric Researches, paru 22 ans avant la fin du XIXº siècle, a jeté les bases de la sémiotique. Comme vous le savez, cette discipline étudie, en les identifiant, les signes utilisés pour et qui jalonnent la pensée humaine. Ces signes sont faits de symboles, d'index et d'icônes. Ils sont partout dès qu'il s'agit d'établir des communications entre les êtres : Un vêtement, une automobile, une nourriture, un geste, un film, un morceau de musique, une image de publicité, un meuble, le titre d'un journal, une enseigne, semblent n'être que des objets hétérogènes, semblables à un inventaire à la Prévert. Ils ont cependant ceci en commun, c'est qu'ils sont tous des signes. Quand nous marchons dans la rue, quand nous allons où que ce soit, dans le cours de notre vie, nous sommes happés par ces signes. Comme le soulignait Roland Barthes, leur lecture nous implique et nous apporte une foule d'informations. Lesquelles contribuent à étayer ou remettre en question beaucoup de valeurs sociales, morales, idéologiques. Il faut aussi tenir compte que notre manière de voir les choses est affectée par ce que, préalablement, nous savons. Et ce que nous croyons. Par ailleurs les signes et les symboles -par exemple ceux qui se rapportent à la circulation routière- sont des dispositifs synthétiques, qui doivent être appris et contribuent à un fonctionnement harmonieux. Les théories sémiotiques de Peirce ont eu des prolongements dans le travail du genevois Ferdinand de Saussure et chez notre contemporain Umberto Eco. Lequel a observé, par exemple, que, dans un film, les signes visuels et les signes verbaux se conjuguent dans la perception du public. Chaque signe joue un rôle actif. Car, estime Eco, toute la communication visuelle dans le cinéma est culturellement codée et conventionnelle. Les connotations d'un signe sont celles de la totalité de souvenirs qu'il évoque. Ces connotations changent d'une personne à l'autre. Car le caractère de chacun, son degré d'émotivité et son contexte culturel peuvent donner aux signes des sens totalement différents. Un fait illustre bien ce problème de perception. Notre F :. Rudyard Kipling avait adopté la swastika comme logo personnel. Son choix était à ce que dans la Grèce Antique et dans l'Inde du Nord, ce graphisme était porteur de chance. Plus tard, le parti Nazi a fait figurer la swastika sur ses drapeaux et sur les uniformes de ses affidés. Depuis, le signe a pris en Occident un sens irrémédiablement univoque et sinistre. Comme vous pouvez le constater, mes FF :. , la sémiologie, créée par le contemporain de notre F :. Victor Schoelcher, reste de nos jours une discipline d'avant-garde. Mais les travaux de Charles Sanders Peirce ne s'arrêtaient pas là. Ils s'intéressaient aussi aux problèmes modernes de la science, de la vérité et du savoir. Ses travaux partaient de sa propre expérience comme logicien et chercheur expérimental, travaillant en collaboration avec une communauté internationale de scientifiques et penseurs. Peirce a fait des contributions importantes dans le domaine de la logique déductive, mais était à l'origine intéressé par la logique en sciences et en particulier dans ce qu'il appelait l'abduction. Il n'est pas inutile d'épeler ce nom, pour ne pas le confondre avec adduction : a, b, d, u, c, t, i, o, n. Peirce met ce terme en opposition à déduction et à induction. Telle qu'il l'a définie, l'abduction est un processus pendant lequel une hypothèse est générée, telle que des faits surprenants puissent être expliqués. En tous cas, Peirce considérait l'abduction comme le cœur non seulement de toute recherche scientifique mais aussi de toutes les activités humaines ordinaires Finalement, Peirce a été, selon Umberto Eco, le Leonardo da Vinci de "l'American Renaissance, qu'a promue la culture de la Nouvelle-Angleterre au XIXème siècle". Même si ses contemporains ne s'en étaient pas avisés, Pierce en était, lui, très conscient. Il suffit, pour s'en convaincre de relire son courrier au philosophe William James (dont il avait fait un adepte comme lui du pragmatisme, dont il lui reconnaissait la paternité. Et lui témoignait de la considération). On ne peut que relever, à cet égard, que la modestie n'est pas le trait dominant des intellectuels de haut niveau…même lorsqu'ils s'en réclament. Charles Sanders Pierce n'écrivait-il pas, notamment : « (…) vous êtes un très brave type dans votre genre ; qui êtes- vous ?, je ne sais pas et je m'en moque, mais moi, vous savez, je suis M. Peirce, renommé pour ses multiples découvertes scientifiques, mais surtout pour mon extrême modestie (sic), et là, je suis imbattable". Il est incontestable que Charles Sanders Pierce était un génie protéiforme et que, à l'instar de Bernard Palissy il a sacrifié les avantages matériels pour se consacrer à ses multiples investigations. Il est non moins certain qu'il était conscient de son exceptionnelle valeur intellectuelle. Il savait qu'il laisserait des empreintes personnelles dans le grand livre de la destinée humaine. Il se situait à côté d'Aristote, au savoir encyclopédique et père de la logique, à côté de John Duns Scot. Lequel était un théologien et philosophe écossais du XIIIème siècle. Adversaire de Thomas d'Aquin, il est connu sous le nom de Docteur Subtil pour son art dans le maniement de la dialectique. Duns Scot a pris place à côté de Wilhem Gotfried Leibniz. Lequel avait lui aussi l'esprit encyclopédique, empreint de rationalisme spiritualiste. Parvenu
au terme de notre incursion dans l'Amérique profonde du XIXº siècle, j'espère
que vous avez perçu la rencontre avec Juste pour le plaisir de nous perfectionner. En nous appliquant ce que Festus disait de l'école et des enfants. Ecartant la totale oisiveté, dans le calme de ce lieu séparé du monde profane, " toutes autres occupations laissés de côté ", que les FF :. " doivent s'adonner aux études dignes d'hommes libres ".
Nicolàs Muñoz de la Mata Frère visiteur assidu de la Loge Fidélité et Prudence à l'Orient de Genève
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