Notre pain quotidien
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Notre Pain Quotidien

 

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img3.gifNul n’ignore la supplique chrétienne demandant à Dieu de nous donner notre pain quotidien. Par ailleurs, même dans les milieux dénués de préoccupations métaphysiques, le partage du pain et du vin est un critère de solidarité amicale. Par ailleurs, évoquer le pain implique de s’intéresser au travail du boulanger. L’étymologie de ce terme n’est pas évidente. Voici quelques jalons qui marquent son évolution : Le préfixe « bolls » serait d’origine germanique ou néerlandaise. C’est lui qui signifie « pain rond ». Le préfixe « enc » indique l’auteur de l’action. Forme que l’on retrouve dans « tisserenc », qui a donné « tisserand ». En latin médiéval « boulenc » est devenu boulengarius, pour se convertir en bolengier dans le français du XIIème siècle et boulanger au XIIIème.

Rassure-toi, cher lecteur, je ne vais pas décortiquer chacun des mots que j’ai mis dans la pâte du pain que je vais partager avec toi. J’ai seulement voulu te montrer le soin que j’ai apporté à vérifier tout ce que je mettais dans le pétrin.

En effet, traiter du pain, c’est évoquer l’un des plus anciens aliments de l’humanité.

Car il a fallu des millénaires avant d’entrer dans ce que j’oserai appeler « l’ère du pain »

Notre plus lointain ancêtre était végétarien. Il se nourrissait de baies, de fruits et de racines. On a, en effet, dénombré quelque 500.000 plantes comestibles qui existaient déjà sur terre, il y a un million d’années. Il y a quelque 800.000 ans, l’Homo erectus va changer totalement son alimentation, après être parvenu à maîtriser le feu. Il est désormais le seul animal qui fasse cuire ses aliments. Lesquels comprennent la viande qu’il tire de ses proies, car notre ancêtre est devenu chasseur. C’est environ 100.000 ans avant J.C. que l’homme est devenu agriculteur. Puis, peu à peu, d’une manière pragmatique, est apparu l’ancêtre du pain. Lequel devait ressembler à celui qu’ont longtemps continué à fabriquer les Romains et sur lequel je reviendrai dans un instant.

En tous cas, on sait, par Hérodote et par Théophraste, que les Egyptiens fabriquaient du pain plus de mille ans avant notre ère. Ils connaissaient les principes de la fermentation et disposaient déjà de moulins pour moudre les grains de lotus. Ils pétrissaient cette farine en ajoutant du lait et de l’eau. Puis ils faisaient cuire cette pâte dans des fours que n’auraient pas reniés feu le boulanger parisien Poîlane.

De son côté, Pline nous dit, dans son « Histoire naturelle », que le pain est consommé chaud, qu’il est léger et facile à digérer. Dans sa composition est parfois intégré du miel, de la graisse blanche et des œufs.

Il arrivait qu’on y mêle aussi des figues, du palmier et du jujube. Les premières tartines, correspondant à nos « goûters de quatre heures », ont fait leur apparition sous forme de galettes de blé sucré sur lesquelles on étalait des marmelades de fruits ou du miel.

On retrouve également la présence du pain en Grèce, deux siècles avant notre ère, grâce au rhéteur Athénée. Il consacre à cet aliment un long chapitre (Livre III, pp. 425 à 455) dans lequel il traite du panis d’orge ou de seigle sans levure (ipnite). Le même auteur nous conseille de manger du pain en buvant du vin, en soulignant que c’est là non seulement un plaisir mais que cela dissipe souvent les vapeurs que le vin commence à produire dans la tête.

Le principe de la fermentation du pain était donc connu en Orient dans les époques les plus reculées. Le levain ou levure de bière était ajouté au moment de la trituration de la pâte fraîche.

Jusqu’à l’an 380 avant JC les Romains se bornèrent à torréfier les grains puis à le concasser dans des mortiers de pierre, avec des pilons de bois dur, garnis de fer. Avec le blé ainsi broyé, ils faisaient une bouillie qu’ils laissaient refroidir sous la cendre. Puis qu’ils découpaient en tranches.

Le pain comportait donc initialement du levain. Ce qui explique que la Bible souligne (dans l’Exode) qu’après leur sortie d’Egypte les Hébreux durent manger du pain non fermenté par le levain et cuit sous la cendre.

La « multiplication des pains » telle qu’elle nous est rapportée (XIV  12-21) par Matthieu l’un des douze apôtres (que Marc et Luc appellent Lévi) ; par Marc (VI : 30-44) ; et par Luc (IX : 15-17) et par Jean (VI : 1-14). Lors de la Pâque juive, Jésus nourrit, disent les évangélistes, 5.000 personnesavec cinq pains et deux poissons.

Ce miracle avait un précédent. Celui d’un ancien prophète d’Israël, Elisée. Lequel avait réalisé un prodige plus modeste, mais non moins extraordinaire, puisqu’il avait nourri cent hommes avec vingt pains d’orge et quelques épis (Rois IV : 30-44)

Pour comprendre le sens symbolique du partage du pain rapporté par la Bible, il convient de replacer cet épisode dans le contexte de la culture religieuse hébraïque : Nous sommes en Galilée. Là, le pain permet d’accommoder le poisson séché ou grillé. Il constitue la nourriture de base des paysans et des pêcheurs.

Dans la Pâque juive le repas était préparé avec de éléments symboliques tels que de l’agneau rôti, du pain azyme (sans levain), des herbes amères, des condiments et quatre coupes de vin placées en des endroits précis.

Parmi les trois morceaux de pain, un seul était rompu et partagé. Les quatre coupes de vin s’appelaient coupe de sanctification, coupe de délivrance, coupe de rédemption et coupe d’espérance.

D’après les Ecritures, Jésus donna une dimension nouvelle à ce repas, lors de la Sainte Cène, en précisant que le pain et le vin représentaient respectivement son corps et son sang.

Après la quête du sel, l’Occident a connu celles des épices. C’est en cherchant une voie d’accès pour faire plus aisément provision de ces précieux condiments que Christophe Colomb a découvert le Nouveau Monde. Lequel mettra fin aux fameuses famines du Moyen-Age grâce aux pommes de terre des Incas. Puis les tomates des Aztèques ont suivi le même chemin migratoire. Puis les fèves de cacao et les graines de café ont fait des adeptes. Ces deux derniers produits n’ont pu, pour des motifs climatiques, être cultivés en Europe. Mais ils sont bien implantés en Afrique. Ils font les délices de millions de personnes, hors de leur contrée originelle. Faisons le constat que, chez la plupart des individus, les estomacs sont bien en avance sur les cerveaux. Ils accueillent avec profit les cultures gastronomiques les plus exogènes. Il est donc indispensable de faire le point sur ces savoirs vivriers liés à la vitale fonction alimentaire, pour qu’il apparaisse que beaucoup de peuples ont « partagé leur pain (avec nous) » -ou ce qui en tenait lieu-. Ils l’ont fait contre leur gré, certes, mais ils ont sauvé la vie de nos aïeux.

Constatons que l’affirmation de Jonathan Swift (Le père des « Voyages de Gulliver ») reste vraie : « Le pain est le pilier de la vie ». C’est à ce titre qu’il alimente non seulement notre estomac, mais aussi notre vocabulaire

Pour mesurer l’omniprésence de la référence au pain, il faut replacer celle-ci dans son contexte spirituel :

img50091116.gifPar exemple, lorsque Jean (VI : 27) dit « Travaillez, non pour la nourriture qui périt, mais pour celle qui persiste pour la vie éternelle, et que le Fils de l’homme vous donnera, car c’est Lui que le Père a marqué de son sceau »

Il est certain que la culture judéo chrétienne a fait du pain non seulement un aliment mais aussi une seconde nourriture. Certes cette culture métaphorique  ouvre, pour le croyant, la voie vers la vie éternelle. Mais il n’en a pas l’apanage. Car elle conduit également le non-croyant, à travers la pitié, à la compassion ou tout simplement la solidarité. Celle qui impose de se soucier de l’AUTRE. Car, au-delà des convictions eschatologiques, l’ALTERITÉ  mène à un dépassement de soi.

Mais la nourriture dont il question ici ne concerne pas seulement l’estomac, mais plus encore la tête, l’esprit…et, pour le croyant,  l’ âme, ainsi que le précise Esaï (55 :2) : « Pourquoi pesez-vous de l’argent pour ce qui ne nourrit pas ? Ecoutez-moi donc et vous mangerez ce qui est bon.

Et votre  âme se délectera de mets succulents ».

Il est clair que le pain dont il est question dans l’Evangile n’est pas seulement celui que pétrit professionnellement le boulanger. Il est question de celui dont notre conscience doit se délecter.

C’est celui que chacun de nous pétrissons. En me lisant, vous, croyant, athée, agnostique, mettez du levain dans la pâte textuelle que j’ai placée dans le pétrin-écran.

Deux penseurs me confirment dans cette conviction que l’aliment intellectuel et affectif est aussi indispensable que le pain que nous devons ingérer pour vivre.

Le premier est Nicolas Berdiaeff, le philosophe russe qui est considéré comme un existentialiste chrétien. Dans le même courant de pensée que Teilhard de Chardin, il a pu écrire que « le pain de mon frère est une œuvre spirituelle ».

Il a exprimé mieux que je ne saurai le faire, combien le partage du pain est une passerelle entre l’Autre et soi-même. Accepter autrui dans ses différences, c’est à coup sûr, comme l’a dit Antoine de Saint Exupéry, s’enrichir. Oui, s’enrichir en esprit puisque l’on accueille des concepts que l’on portait peut-être en soi, mais de manière latente, inexprimée.

D’ailleurs, même lorsque l’on n’adopte pas une idée émise par autrui, celle-ci nous oblige à approfondir et à remettre en question ce qui fait la base de nos convictions. L’idée que l’on n’accepte pas à priori nous sert cependant de catalyseur. Elle nous contraint à ne pas nous scléroser intellectuellement.

Elle nous conduit à des gestes jusque là étrangers à notre vie quotidienne.

Par exemple, ce qui peut paraître dérisoire et banal, ouvrir un livre, consulter un dictionnaire. Pour vérifier, par exemple, le bien fondé de tel argument développé lors d’un débat. Que ce soit à la télévision ou dans les colonnes d’un journal.

C’est ce type de remise en question qui m’a fait découvrir le second penseur.

Il s’agit d’Ivan Illitch, que l’on catalogue la plus souvent d’après son influence sur la Beat Generation. Il oppose la convivialité et la productivité industrielle. Celle-ci, dit-il, est un « réflexe conditionné, une réponse stéréotypée de l’individu aux messages émis par un autre usager. »

Passer de la productivité à la convivialité, « c’est substituer une valeur éthique à une valeur technique ». Lorsque je relis cette phrase, je me sens concerné: C’est avec nostalgie que je me revois, enfant, allant quérir chez le boulanger voisin, la miche familiale qu’il avait pétrie dans son fournil. Ce type d’artisanat a aujourd’hui cédé la place aux boulangeries industrielles. Celles dont les normes de productivité apportent aux consommateurs un ersatz du bon pain artisanal.

Il reste cependant que notre pain actuel reste  une nourriture digne de nos plus lointains prédécesseurs. Non seulement du point de vue alimentaire mais comme symbole du partage et de la convivialité. Car «  La convivialité est la liberté, dans la réalisation de productions, au sein d’une société dotée d’outils efficaces. »

Cette convivialité s’épanouit particulièrement lors des repas familiaux ou amicaux. Elle nous permet de partager le vin et le pain. Celui qui est fait de mie et de croûte. Mais aussi de pétrir ensemble la pâte de cet autre pain, celui de l’esprit, qui alimente nos pensées les plus intimes.

                                                                                   

Nicolàs Muñoz de la Mata    

Frère visiteur assidu de la Loge Fidélité et Prudence à l'Orient de Genève

 

 

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