L'enfer de Dante
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Notre Très cher Frère Visiteur

Nicolàs Muñoz de la Mata

 

L'enfer de Dante

 

 

 

V :. M:. Dignitaires qui décorez l'Orient et vous tous mes très chers FF :.

Ce midi, " les enseignes du roi de l'Enfer s'avancent "* aussi vais-je vous entraîner en Enfer. Celui de Dante.

C'est-à-dire la grande réserve du mal qui règne dans le monde des humains. Notre culture a fait que cet Enfer-là est une référence permanente pour une kyrielle de personnes ... y compris celles qui n'ont jamais lu le célèbre ouvrage de Dante. Celui-ci constitue une sorte de pôle négatif par rapport auquel se situent tous les autres livres, parus depuis.

C'est que, nous allons le voir, l'Enfer de Dante correspond à un lieu mystérieux certes, mais dont la topographie a tous les contours de la réalité.

En effet, si l'on suit Dante, on entre en Enfer comme l'on visite un pays. Vous hésitez, mes FF :. à emboîter le pas au signor Dante Alighieri. ? Il faut dire que son teint olivâtre et sombre, intrigue. Sa réputation inquiète depuis qu'il a été banni de sa ville, Florence. Vous avez peut-être eu des échos de ce que disaient les commères au passage de l'exilé :

" C'est l'homme qui a été en Enfer ".

Lui-même l'atteste dans son " Chant XXVI " dirigé contre " les damnés vêtus de feu ".

Jugez vous-mêmes son imprécation contre Florence :

"Jouis, Florence, puisque tu es si grande que sur terre et sur mer tu bats des ailes, et que ton nom se répand par l'enfer! Chez les voleurs j'ai rencontré bien cinq De tes notables, ce dont j'ai honte, et toi Tu n'y gagnes pas grand honneur. "

Il est vrai que, comme nous le verrons dans un instant, notre Dante a été banni de Florence, sa ville natale. Banni par les guelfes noirs, revenus au pouvoir après avoir fait eux-mêmes l'objet du même ostracisme, de la part des guelfes blancs.

La dimension prophétique médiévale nous est certes aujourd'hui étrangère. De même que la chronique de la lutte entre guelfes et gibelins et l'affrontement entreEglise et Empire jalonné par les cruelles intrigues toscanes. Avant de vous présenter ces deux factions florentines rivales, je me dois de vous rappeler qu'une situation identique existait dans les autres places fortes médiévales. C'est ainsi qu'à Vérone, on retrouve la parte guelfa, des Welfen, famille princière allemande alors que les gibelins provenaient des Waiblingen. Les guelfes (en tous les " Noirs ") étaient partisans du pape, en Italie. Par la suite les guelfes devinrent partisans du roi de France. Précisons qu'à Vérone, les gibelins étaient dirigés par la famille des Capuletti (en français, Capulet). Ils étaient rivaux des guelfes commandés par la famille des Montaigu. Chacun de vous connaît les figures emblématiques de Juliette et de Roméo, qui appartenaient à ces respectives familles. Shakespeare en a fait le drame que l'on sait et qui représente en quelque sorte les deux facettes de l'humaine condition: l'une tournée vers l'amour (celui de Juliette, mais aussi celui de Béatrice, qui, elle, apportera toute sa vie " le paradis " à Dante). L'autre est hypnotisée par toutes les formes du mal, qui font son " enfer " permanent, et qui perdure à travers de multiples avatars.

Que Florence constitue son modèle " abracadantesque ", Dante nous le dit, dans son Chant VI. " Ils en viendront aux mains ". En effet, c'est historique, les guelfes ont vaincu les gibelins, féodaux qui avaient l'appui de l'Empereur. Cependant, la faction guelfe était elle-même divisée entre les deux bandes que je vous ai déjà citées les guelfes Noirs (" popolo grasso "), favorables aux visées du pape Boniface VIII sur la Toscane et les Blancs, aile démocratique regroupant les partisans de l'indépendance de la Toscane. Ces derniers, commandés par la famille des Cerchi, provenaient de la campagne toscane et étaient dénommés " les sauvages ".

Il est important de préciser que Dante lui-même appartenait à une famille de guelfes blancs. Ce qui constitue la cause de son bannissement. Cette forme d'exclusion était pratiquée depuis l'Antiquité.

A Syracuse, par exemple, elle prenait la forme du pétalisme (vote sur des feuilles d'olivier ou de figuier) décidant de l'application de l'ostracisme. L'exclu et ses concitoyens considéraient cette exclusion comme une mesure déshonorante prémisse de la mort. Donc, escomptait, l'Enfer.

Le choc entre les deux branches ennemies de la faction Guelfe a eu lieu en l'an1300. Cependant, l'Enfer, grand répertoire de scène d'horreur et de pathétique va inspirer un satanisme littéraire, en particulier dans le XIXème siècle français. Cette fascination pour l'Enfer, on retrouve l'empreinte chez Balzac, Gérard de Nerval,Lautréamont, Stendhal et Alexandre Dumas.

Le personnage de Francesca da Rimini, morte d'amour-passion, ne pouvait qu'être identifiée aux héroïnes les plus romantiques. De même l'énigmatique comte Ugolino, victime du cruel archevêque Ruggiero.

Evoquant les paysages dantesques de l'Enfer, je vous disais qu'ils avaient une topographie similaire à la réalité. Des visiteurs d'AUSCHWITZ ont observé que, à l'intérieur de ce camp d'extermination figure une carte représentant un réseau secret qui semble avoir pris la place des réseaux de chemins de fer connus. Toutes les capitales y figurent, avec leur nom. Mais elles ne sont pas reliées entre elles. Par contre, chacune d'elles est reliée directement au camp d'extermination. Auschwitz revêt un aspect de parodie tragique de lieu de production industrielle, avec les cheminées des fours crématoires. Ce lieu apparaît comme s'il était une transposition du fond de l'Enfer décrit par Dante. Auschwitz ? seul Lucifer paraît susceptible de concevoir un lieu semblable. Alors que l'Enfer de Dante est une sorte de voyage chamanique, une expérience initiatique accomplie pas à pas par le personnage narrateur.

C'est le propre corps de Dante voyageur qui engendre une série de mouvements dramatiques dans le poème.. C'est là, pour Dante lui-même, une cause d’encombrements, de fatigue, de frayeur. Ce corps réagit face aux damnés qu'il crée dans son Enfer, en s'inspirant de ce qu'il observe dans le monde réel. Il réagit à ces ombres impalpables en corps vivant qui se déplace parmi les corps des morts. Dante lui-même poursuit sa progression chamanique. Il escalade les monts du purgatoire, ces monts qu'îl perçoit aussi concrètement que de vraies montagnes. Il poursuit sa route et, en Enfer, il trébuche et tombe. Il nous le dit " Et je tombai comme un corps mort ". Il entend son héroïne, Francesca, et, subjugué, il s'évanouit. A ce moment, le lecteur s'avise que l'Enfer est un danger intérieur. C'est pour cela que Schopenhauer* a dit que la Divine Comédie présente " les aspects les plus répugnants de la doctrine chrétienne" et, dans l'Enfer, une " apothéose de la cruauté". Aussi voit-il dans le personnage de Dante l'apothéose de cette apothéose.

En fait, nous allons le voir, notre poète Florentin a dépeint cette " apothéose de la cruauté " qu'était la société dans laquelle il vécu et avec laquelle il avait un lien existentiel aussi fort qu'Albert Camus l'avait avec " L'Etranger" qu'il portait en lui-même.

Ce qui est certain, c'est que la création de Dante est un monument exceptionnel.

Pour la construire, il a pris des matériaux de tous côtés. Dans sa propre ville où les complots, les cabales, les traquenards, les embuscades, les massacres et les règlements de compte étaient légion. Dans la tradition biblique : Par exemple, lorsqu'il se réfère à Josaphat, près de Jérusalem, où les écritures situaient le lieu du Jugement dernier. Ou bien lorsque, suivant Isaïe il considère que la vie humaine dessine un arc, dont le centre et le point le plus haut, est l'âge de 35 ans. Né en 1265, Dante a précisément 35 ans lorsqu'il effectue, en 1300, son voyage à Rome pour assister au grand Jubilé organisé par le pape Boniface VIII. Dante puise aussi dans les mythes païens, lorsqu'il fait intervenir Géryon, géant à trois corps et à trois têtes roi d'une île occidentale (peut-être les Baléares) qui nourrissait ses troupeaux de chair humaine. Il est vrai que Dante lui ajoute des éléments apocalyptiques, pour en faire l'allégorie de la fraude. Il reprend aussi, tout bonnement, les croyances de son temps. Celle qui situait au printemps la création du monde et sa mise en mouvement. Mais ce n'est pas tout.

Dante nous fait rencontrer des savants philosophes tels que Ptolémée, Euclide, Hippocrate, et Averroès; des puissants tels que Cléopâtre ou César.

Notre immense poète puise aussi, abondamment, dans la mythologie.

Il transporte dans sa Divine Comédie le fleuve de l'oubli des Anciens, pour en faire le fleuve du Paradis terrestre. On retrouve, chez lui, le Pluton, dieu des Enfers et dieu des richesses et l'immanquable Thésée, qui avait accompagnée son ami Pirithoos qui voulait enlever Proserpine.

Par ailleurs, l'idée d'un Enfer glacé a une origine islamique. Ce qui lui fournit le corollaire, c'est-à-dire le Paradis, où règnent la chaleur et la Lumière de l'amour divin. Dante reprend également plusieurs éléments au Livre de l'Echelle dans lequel on trouve le récit de la visite dans les trois règnes de l'au-delà, accompagné de l'archange Gabriel. Il va même jusqu'à nous faire assister, dans son Chant XXVIII, à sa rencontre avec Mahomet et il nous fait part de ce que le Prophète lui dit. Ecoutez :

« Toi qui bientôt verras peut-être le soleil, dis donc à frère Dolcin qu'il se pourvoie, s'il ne veut pas me suivre bien vite, d'assez de vivres pour que la neige n'apporte pas aux Navarrais une victoire qu'ils auraient trop de peine à gagner ".

La place que Dante fait au frère Dolcin nous permet d'apprécier à quel point il puise dans ce que l'on appelle aujourd'hui la géopolitique et la sociologie. Précisons donc que le religieux auquel il se réfère est " Fra Dolcino Tornielli, originaire de Novare et qui dirigeait les " Frères apostoliques " et qui prêchait, écoutez bien!: " la communauté de toutes choses, y compris des femmes " ! Bien entendu, le pape Clément V organisa contre lui une croisade. En 1305, Fra Dolcino prit, comme l'on dit, le maquis, dans le mont Zabello, au Piémont. Manquant de vivres pendant les grandes chutes de neige, il fut contraint de se rendre au pape.

Dante nous conduit dans son Enfer comme s'il avait rédigé un guide de voyage.

Après nous avoir dit : " Je me retrouvai dans une forêt obscure ", tout nous est décrit, avec une précision hallucinatoire. Comparable à celle qui, de nos jours, est la caractéristique envoûtante de Kafka. L'Enfer de Dante continue de briller sept siècles plus tard, comme un gigantesque brasier. Pour que l'on entende bien les clameurs de ceux dont les âmes continuent d'y brûler, Dante nous fait entendre leurs voix. En particulier celle des personnages réels ou mythiques qui ont jalonné l'histoire de l'humanité, jusqu'à son époque.

Dans cette immense fresque, tout est allégorique, même les détails puisés dans la plus cruelle réalité. Comme en F :. M :., toute est symbole. Il est clair que la forêt où commence le périple est le seuil du lieu qui enserre l'erreur et le péché.

L'Enfer où il nous fait entrer, il nous fera descendre au fond d'un vaste entonnoir, où règnent l'obscurité, le bruit, la puanteur. Il nous fait parvenir jusqu'au corps deLucifer, au centre de la terre, qui aussi le centre du monde. Le mal est là, indéniable et central.

Lorsqu'il parle de son oeuvre, Dante utilise le mot Comédie, ce qui implique qu'il y a un " happy end " comme l'on dit aujourd'hui. Il qualifie aussi son " Enfer " de " poème sacré " ayant pour but de " tirer de l'état de misère les vivants dans cette vie et de les conduire à l'état de félicité ".

Dante nous suggère que c'est par sa propre expérience que le lecteur de son " Enfer " sera conduit à la félicité. Pour éclairer cette dimension, il a placé dans son Paradis, un prophète biblique qui est son homonyme. Il s'agit de Nathan, dont le nom signifie, en hébreu " celui qui a donné " alors que Dante indique qu'il est " celui qui donne ".

Le parallèle va plus loin. En effet, Nathan est appelé, dans la Bible, le " scribe deDieu " alors que Dante se sent " scribe de la matière divine "(" quelle materia di cui mi son fatto scriba ")

Après notre incursion dans l'Enfer de Dante, nous comprenons pourquoi on donne le nom d'Enfer la partie des bibliothèques où se trouvent les ouvrages interdits au public et auxquels seuls les initiés ont accès. Constatons que, s'il est dit dans les Ecritures que " Dieu fit l'Homme a son image ", Dante nous a décrit l'Enfer a l'image de la société dans laquelle il a vécu. L'arbitraire, l'intrigue, l'exclusion ponctuent le quotidien des hommes. Les Parques utilisent le poignard ou le poison des spadassins quiconque gêne un plus puissant que lui.

Il appartient à chacun de nous de s'interroger sur le point de savoir si cet Enfer-là perdure dans notre monde actuel.

Chacun pourra apprécier, dans son for intérieur, si, comme l'a dit Jean-Paul Sartre, " l'Enfer, c'est les autres ".

En tous cas, je souhaite que chacun de mes FF :. connaisse aussi le Paradis, sous les traits de sa Béatrice à lui...

V:. M :. et vous tous mes FF :.  je vous propose maintenant de quitter Belzébuth.

Comme l'a fait Dante en terminant son XXXIVème et dernier chant.

Puisse chacun de nous faire siennes ses paroles, en sortant de son " Enfer ": " ...enfin je vis les choses belles que le ciel porte, par un pertuis * rond ; et par là nous sortîmes, à revoir les étoiles " ... comme nous, mes FF :. *. Ainsi, à l'issue de notre voyage à travers ce vaste poème-Enfer  ( ... et en vers), nous faisons un constat : Il est beaucoup plus qu'un catalogue effrayant des péchés et des châtiments qu'ils entraînent. C'est un parcours initiatique dans une civilisation dont nous sommes les héritiers.

J'ai dit.

 

Nicolàs Muñoz de la Mata

 

Clefs pour " L'Enfer " :

Dante (abréviation de Durante) Alighieri : Poète italien (Florence 1265- Ravenne

1321) Issu d'une famille noble, il participa aux côtés des guelfes blancs à l'administration de Florence et fut chargé de missions diplomatiques auprès de Boniface VIII. Finalement évincé puis condamné au bannissement perpétuel par les guelfes " noirs ", il finit ses jours en exil à Vérone puis à Lucques puis à Ravenne où il meurt, à 56 ans. Les préoccupations politiques de Dante se retrouvent dans le De Monarchia, où il préconise l'autonomie du pouvoir temporel par rapport au pouvoir spirituel. En effet, " la raison naturelle (suffit) à conférer à l'homme la félicité terrestre dans l'ordre de l'action ".

Persuadé que le bien moral est la fin nécessaire de toute activité vraiment humaine, Dante, qui avait acquis une solide culture scolastique*, notamment sous la conduite de Brunetto Latini, exposa sa conception de la sagesse (connaissance et raison) dans un traité philosophique, Il Convivio (Le Banquet) Toujours préoccupé par l'élaboration de la langue, il y préconise la langue littéraire commune à toutes les régions de l'Italie, suivant une théorie énoncée dans le Vulgari eloquentia (en latin). Il fut un des premiers à voir les relations historiques entre le latin et l'ensemble des langues romanes. Dante imprégna sa vaste production poétique de son expérience de philosophe et de moraliste. Béatrice, rencontrée à neuf ans et retrouvée à dix-huit, lui inspira des sonnets (les Canzoniere) très représentatifs du dolce stil nuovo, avant le recueil de la Via Nuova, expression d'un amour devenu mystique quand la "Dame bienheureuse et belle " eut disparu, pour dire de Béatrice " ce que jamais ne fut dit d'aucune ". Dante entreprit sa grande épopée mystique la Commedia où il représente l'humanité en quête du bonheur terrestre et du salut dans l'autre monde.

Divine Comédie, vision théologique et dramatique de la condition humaine. Cetteoeuvre reste une des plus illustres de la littérature européenne.

Vexilla regis prodeunt inferni:" les enseignes du roi de l'Enfer s'avancent " Adaptation du premier vers d'un hymne fameux de Fortunat (ecclésiastique Italien, évêque de Poitiers, auteur d'hymnes tels que Vexilla regis.

*Schopenhauer (Arthur) Philosophe allemand (Dantzig 1788 ? Francfort 1860) Resté à l'écart de l'idéalisme postkantien (Fichte, Schelling, Hegel) il dépassa la philosophie critique de Kant dans le sens d'un phénoménisme radical, faisant du monde notre représentation (La quadruple Racine du principe de raison suffisante 1813).

Toutefois, dans son œuvre principale (Le monde comme volonté et comme représentation 1818) il affirma que si l'univers est en apparence " le jeu sans but et par là incompréhensible d'une éternelle nécessité " ; il est en réalité comme chose en soi, " volonté absolument libre " dont tous les phénomènes naturels sont les degrés progressifs d'objectivisation (assimilé aux idées platoniciennes).

*Scolastique : relatif ou propre à l'école. Qui rappelle la scolastique décadente, par la formation la logomachie (dispute de mots) et le traditionalisme.

*Pertuis : ouverture qui permet de retenir ou laisser passer l'eau d'une écluse. Détroit entre deux îles ou entre une île et la terre. Par référence à la voûte étoilée qui orne le plafond du Temple.

Rythme d'enfer. Les enseignes du roi de l'Enfer s'avancent.

Nicolàs Muñoz de la Mata

Frère visiteur assidu de la Loge Fidélité et Prudence à l'Orient de Genève

 

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