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L'Homo gastronomicus

 

Nous voilà donc réunis sous les auspices de Giuseppe Arcimboldo.

Il m’a été imparti, en guise d’amuse-gueule, de tracer une planche qui célèbre la réunion de FF:. qui travaillent avec des rites différents, dans leurs respectives obédiences, mais qui, tous, connaissent pareillement la lettre G. G, comme Générosité et, aujourd’hui, G comme Gueuleton, celui qui attend les valeureux représentants de l’Homo gastronomicus.

Je me rends compte que je bénéficie d’une fraternelle complicité :

Il est évident que si l’éminent aréopage qui dirige cette R:.L:. m’a demandé de tracer la planche dont je vous fais part, c’est qu’il attend de moi que je vous mette en appétit avec un quintal de mots cuisinés avec amour, épicés de rabelaisiennes images et servis sur un tablier rhétorique à l’ancienne. J’espère que vous leur trouverez la saveur de la Langue d’Esope.

Si cette nourriture de l’esprit vous tente, vous pourrez, comme moi, suivre les préceptes du « chef » Raymond Queneau, le père de « Zazie dans le métro » et de l’Ouvroir de Littérature Potentielle :

« Prenez un mot, prenez-en deux

faites cuire comme des œufs

prenez un petit bout de sens

puis un grand morceau d’innocence

faites chauffer à petit feu

au petit feu de la technique

versez la sauce énigmatique

saupoudrez de quelques étoiles

poivrez et puis mettez les voiles »

Mais pas avant que nous ayons consommé les hors-d’œuvre. C’est-à-dire à l’évocation de ce noble Milanais du XVI° siècle que notre V\M\a choisi, ce midi, comme emblème de notre R\L\

Le motif doit être que le nom d’Arcimboldo évoque les étranges personnages dont il  a composé les visages en utilisant des éléments tirés du règne animal ou végétal. On appelait ce type d’exercice, ghiri bizzi et, aujourd’hui, de « têtes composées ». Leur vue suggère que les pensées que ces têtes abritent doivent être en harmonie avec leur apparence, donc aussi esthétiques.

Nul n’a dépassé ces prouesses picturales qu‘ont fort apprécié les surréalistes, trois siècles plus tard. A l’instar des créations musicales de Vivaldi, Arcimboldo a portraituré les quatre saisons (printemps, été, automne et hiver) incarnés, si l’on peut dire, par ces personnages faits d’un savant amalgame de poissons, de fruits, de fleurs ou de légumes. De la même manière, il nous a légué les personnages qui représentent « le jardinier » et « le bibliothécaire » et qui sont dans tous les esprits.

Donc, à l’évidence, Arcimboldo a été voulu comme symbole du bonheur. Celui qui s’installe dans la tête du bon vivant qui a bien mangé, bien bu, et, il faut l’espérer, accueilli de belles images, de belles musiques et de non moins beaux sentiments dans son cœur

« C’est un devoir envers les autres que d’être heureux » dit Alain, dans ses « Propos sur le bonheur ». Selon ce philosophe, l’expression « devoir de bonheur »vient de Malebranche qui l’identifie au perfectionnement spirituel et fait de la réhabilitation de l’amour-propre l’un des instruments du salut.

Elle est utilisée par Kant comme impératif hypothétique qui prépare le règne de la loi morale : « Assurer son propre bonheur est un devoir (au moins indirect) car le fait  de ne pas être content de son état, de vivre pressé de nombreux soucis et au milieu de besoins non satisfaits pourrait devenir aisément une grande tentation d’enfreindre ses devoirs ».

De son côté, André Gide lance un véritable manifeste de la joie de la chair, dans « Les nourritures terrestres », il prône une éthique de la ferveur qui privilégie le désir sur la satiété, la soif sur l’étanchement, la disponibilité sur la possession.

Aimer Arcimboldo ce n’est pas, cependant, être un adepte de la Boldoflorine mais bien plutôt de la dive bouteille. Celle dont Théophile Gautier, se souvenant que « la dive » signifie « la divine » dit d’un personnage « on eut dit un prêtre de Bacchus officiant et célébrant la dive bouteille ». Ce qui conduit à revendiquer celui des sept péchés capitaux qui est peut-être le plus capiteux (qui monte à la tête, qui excite les sens) La gourmandise exalte les adeptes d’Epicure dans un premier temps, puis les conduit à l’hédonisme, à la recherche des plaisirs et de  leur satisfaction. C’est-à-dire la fête des cinq sens et celle de l’esprit. Cette route est bordée d’une saine truculence. Evoquer cette mâle manière de s’exprimer, c’est partager le taste-vin du créateur de Gargantua et de Pantagruel. Et, par là. . à rendre hommage, nous F\M\, à celui qui fût curé de Meudon. J’ai nommé François Rabelais.

Ah, Rabelais ! Bien que j’aie rédigé et publié une sorte d’anthologie des jeux existant de par le monde, je n’ai ni osé ni même envisagé d’y inclure ceux  que Maître François a répertoriés comme activités ludiques postérieures à d’intenses libations. Oyez plutôt, mes FF\voudriez vous jouer, tout à l’heure « à tables rabattues ;  à cochonnet devant ; à ventre contre ventre ; au ronflart ; à fessart ;à rouchemerde ; à neuf mains ;  à la brandelle ; à cul sallé ; à la maille, bourse en cul ;  au petarrades ; et autres à pet en gueule

Rabelais ?

Voyez-le, là, devant nous, « tout lordement grignotant d’un transon de grâces, (qui) se lavoit les mains de vin frais, s’escuroit les dens avec un pied de porc et devisoit joyeusement avec ses gens. Puis le verd estendu, l’on desployait force chartes, force déz et renfort de tabliers »

Oyez encore, mes FF\, ce calembour de Rabelais : « O compaing ! –s’écrie Pantagruel en célébrant le vin- si je montasse aussi bien comme j’avale, je fusse déjà au-dessus de la sphère de la lune… ! »

Mais si, d’aventure, vous interprétiez mal  l’épicurien message rabelaisien, vous vous éloigneriez de l’abbaye de Thélème. Si la gourmandise vous empêchait de demeurer un parfait gourmet, si elle vous entraînait vers les autres péchés capitaux. Je devrais vous interpeller comme Edmond Rostand l’a fait faire à son Cyrano de Bergerac : « mais vous ne pensez qu’à manger !

Approche, Bertrandou le fifre et joue à ce tas de goinfres et de piffres ces vieux airs du pays  au doux rythme enjôleur dont chaque note est une petite sœur »

(Ici, place à la colonne d’harmonie Avec, par exemple le « Tord Boyaux » de Pierre Perret.)

Quel caractère doivent revêtir nos ripailles pour ne pas ressembler à celles que décrit Proust, dans un passage saisissant de sa « Recherche du Temps perdu ». Décrivant la salle à manger du Grand Hôtel de Balbec, il écrit : «  Comme un immense et merveilleux aquarium devant la paroi de verre duquel la population ouvrière de Balbec, le pêcheurs et aussi les familles de petits bourgeois, invisibles dans l’ombre, s’écrasaient au vitrage pour apercevoir, lentement balancée dans des remous d’or, la vie luxueuse de ces gens, aussi extraordinaire pour les pauvres que celle des poissons, à des mollusques étranges (une grande question sociale, de savoir si la paroi de verre protégera toujours le festin des bêtes merveilleuses et si les yeux obscurs qui regardent avidement dans la nuit ne viendront pas les cueillir dans leur aquarium et les manger) »

Est-ce que les commensaux de ce midi sont semblables aux dîneurs de Balbec ? Non, car nos préoccupations humanistes nous empêchent d’oublier que, de manière endémique, plus de 800 millions de personnes souffrent de la faim, dans le monde. Aussi est-ce, bien au contraire, pour célébrer la joie d’être ensemble que nous allons passer aux travaux de table. Tous nos FF\ répartis à travers notre planète, heureux ou malheureux seront dans notre cœur tout à l’heure. Notre ivresse sera surtout celle que préconisait Ruysbroek.

-J’appelle ivresse de l’esprit –disait ce théologien mystique flamand de la Renaissance- cet état où la jouissance dépasse les possibilités qu’avait entrevues le désir »…ce qui implique une satisfaction mesurée à l’aune de l’ivresse obtenue. L’ivresse telle que je viens de l’évoquer n’est pas soûlerie et n’implique pas beuverie sans mesure. Car  l’intempérance n’est pas le fait du F\M\ qui est un hédoniste réfléchi et convivial.

Même s’il est obligé de céder de temps à autre à la « malbouffe », le Franc-Buveur et Franc-mangeur préfère les vins qui ont du corps comme une belle et les mets du terroir préparés à l’ancienne. C’est-à-dire qu’il est plus gastronome qu’amateur de « grande bouffe » et que ses papilles savent identifier les bons crus. C’est à ce connaisseur que s’adressent les sommelières de Bourgogne : Tenez, arrêtons-nous, là-bas, dans un hameau, au milieu des « vignes du Seigneur ». Entrons dans le bistrot orné de belles trognes enluminées. Celle que nous appelons, ici, la sommelière vient vers vous et vous demande : « Vous désirez ? ». Vous comprenez que vous êtes en fait dans un temple. Celui du bien boire. La dame est une officiante. L’un des buveurs, qui paraissait céder au sommeil de l’ivresse, soulève une paupière, vous fixe et vous donne le mot de passe « une fillette ». Vous répétez, intrigué, « une fillette »…et la dame vous apporte votre bouteille de trois décis…car c’est seulement de cela qu’il s’agissait, bien entendu.

Chacun des FF:.pourra avoir une pensée différente, lors de notre rallye gastronomique. D’aucuns se souviendront de la Cène, d’autres, bien que la table ne soit pas ronde, « goûteront voir si le vin est bon », comme d’authentiques chevaliers féaux du roi Arthur. Et ce sera, pour ce qui est du cœur et de la fraternité une belle auberge espagnole mâtinée de pique-nique canadien.

Pour le reste, ce sont les FF:. Maître-Queux qui ont préparé notre complet régal.

Oyez donc mes FF, point n’est besoin de posséder une licence-ès-œnologie pour sacrifier à Dyonisos. L’essentiel est de ne pas sombrer dans les orgies auxquelles conduisaient jadis les bacchanales. Nous resterons loin des « rave party’s » - rave, de délire, en anglais- qui défraient la chronique en France.

On s’y enivre sans recours au jus de la treille. Celui que je célèbre avec tous mes FF:.. De celui-là, plutôt que de subir le supplice de Tantale\ « j’en boirais cinq à six bouteilles… » comme dit la « chanson à boire » que nous connaissons tous.

Voilà, j’espère que mes FF:. sont repus, rassasiés avec le quintal  de mots que je viens de leur servir.

Carpe Diem, comme nous l’a dit Horace :

« La vie est courte, il faut se hâter de jouir »…en tout bien tout honneur, bien entendu.

J’ai dit

Nicolàs Muñoz de la Mata

Frère visiteur assidu de la loge Fidélité et Prudence à l'Orient de Genève
 

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