Vers quelle immortalité

 

Planche

du

Frère Orateur

Vers quelle immortalité ?

Le rituel que nous venons de vivre ou de revivre insiste sur différents symboles, sur différentes idées forces.

N’oublie pas que tu es poussière et que tu retourneras en poussière.

Nous avons pris conscience que, parce qu’ils savaient qu’ils devaient mourir, de tous temps, les hommes ont recherché l’immortalité, le plus souvent dans le domaine biologique: c’est à dire là ou ils n’avaient aucune chance de la trouver. .Inverser le temps, reculer l’échéance par un perpétuel rajeunissement : c’est le rêve du Dr Faust rencontré partout et toujours.

Le scientisme de la fin du siècle dernier a troublé bien des esprits. Dans un monde mécanisé, voué à la consommation et aux greffes d’organes, à l’heure où l’on pratique la fécondation dans un tube, la mort est considérée comme un scandale. La société moderne veut ignorer la mort, mais à quel prix ? A la recherche d’une vaine immortalité, elle triche avec le réel, et, mise au pied du mur, tombe dans la névrose. Le quotidien demeure, même s’il est un moment troublé par nos fantasmes. Telle une vieille barque usée par les tempêtes, nous sommes condamnés à nous voir détruire chaque jour davantage.

En vérité notre signification est ailleurs

L’évolution culturelle semble bien être la seule qui compte pour l’avenir du monde. Or, dans ce domaine qui est essentiellement celui de l’humain, tout individu, quels que soient son âge et sa fonction, est irremplaçable. De même qu’il possède un patrimoine génétique singulier, ses connaissances, son expérience lui sont propres. Pour si modeste qu’il soit, il est seul à pouvoir en faire profiter ses semblables, et, à travers eux, ceux qui viendront après lui. Ses connaissances le justifient. Nous vivons tous les jours sur des acquis immémoriaux, rassemblés, affinés, complétés au cours des siècles, et que nous enrichissons à notre tour.

A considérer l’évolution qui façonne la culture et permet à la vie de prendre conscience d’elle même, comment ne pas réaliser que tout accroissement de conscience et d’intégration comporte un avantage sélectif ?

Nous survivons :

non dans nos chromosomes, mais dans notre enseignement ;

non dans nos enfants, mais dans nos disciples.

Ce qui importe à chacun, croyant ou non croyant, est de faire face à la condition humaine. Porter à tous les instants de notre vie, notre contribution à l’évolution de l’humanité, vers plus d’humanitude pour reprendre l’heureuse expression d’Albert Jacquard ; c’est à dire :

            - nous inclure dans l’ensemble du mouvement évolutif qui se situe désormais dans le socioculturel; et pour cela

- larguer les ultimes entraves qui nous tiennent encore prisonniers de l’animalité 

- Enfin débarrassés de nos derniers instincts ancestraux, accéder pleinement à la condition humaine.

Arriver au soir de sa vie en ayant conscience de l’œuvre accomplie que d’autres va prolonger après nous. Se dire que nous ne sommes qu’une étape et s’appliquer à la bien remplir, pour faciliter et valoriser la tâche de ceux qui vont suivre. Le crépuscule est toujours marqué d’une étoile : c’est celle de l’espoir en la destinée de l’homme.

Pour les croyants : le Christ a dit « Je suis la résurrection et la vie ».

Pour les agnostiques : l’aventure humaine est parée d’une extrême noblesse dès qu’on la met dans son environnement spirituel.

Quelle merveilleuse histoire celle de l’évolution devenue consciente d’elle même et qui prend tout à coup une dimension morale inconnue jusque là.

Ne cherchons pas le bonheur absolu là ou il ne saurait être. Ce bonheur promis par tous les systèmes philosophiques comme par tous les régimes politiques qui sont leur projection concrète, et qu’aucun n’a tenu, n’est pas à notre portée. L’angoisse fait partie de la condition humaine: le satisfait, l’incurieux ne cherchent plus. Avec la félicité s’évanouit l’effort qui est le moteur du mouvement évolutif. Notre destin de franc-maçon est de vivre dans l’insatisfaction à la recherche non d’un mieux être mais d’un plus être parfois entrevu, jamais atteint. Notre souffrance est la rançon du progrès: c’est elle qui nous pousse au dépassement.

Mes Frères : Considérons ce monde en mesurant notre chance d’être arrivé au moment privilégié, celui de la pensée: un éclair au milieu de la nuit comme le disait Henri Poincaré, et d’avoir participé à travers un faisceau d’improbabilités immenses, à la grande aventure qui déboucha sans doute pour un bref instant sur la conscience de l’univers.

V:.M:., j'ai dit

Orient de Genève 18 janvier 1996

Pierre P.

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