Tarot,Tradition
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Tarot, Tradition

 

Planche pour la R. L. « FIDELITE  et  PRUDENCE » 

à l'Orient de Genève – Le 9/10/08

 

   Pitch :         1  -   Intro                                      

                       2  -   L’Histoire du Tarot.

                       3  -   La Structure du Tarot : Le Nombre

                       4  -   Le contenu du Tarot : L’image…

                       5  -  La Fonction Symbolique…

                       6  -  Divination, Révélation, Transmission.

 

                                                                                                                                            

Par Tradition, en fait, il faut entendre tout ce qui a contribué à former notre pensée actuelle depuis les origines, et cela concerne les rapports de l’humain avec la nature, la vie, l’esprit… De ce passé émergent des images, des contes, des mythes ou légendes dont est pétrie la pensée globale de chaque civilisation.

Étudier et comprendre ces récits nous aide à mieux nous connaître nous-mêmes.

Le Tarot fait partie, avec l’alchimie, l’astrologie, entre autres, de ces supports qui véhiculent un symbolisme traditionnel  faisant référence aux archétypes de l’humanité et leur possible traduction personnelle en l’individu.

 

1 - Intro 

 

Le jeu de TAROTS est composé de 78 cartes en 2 groupes : d’une part 22 cartes imagées appelées habituellement lames ou arcanes majeurs, et d’autre part 56 autres en 4 séries de 14, les 10 premières étant numérotées de 1 à 10, plus le valet, le cavalier, la dame et le roi.

Ce qui est curieux c’est que, dès son apparition à la fin du 14ème siècle, il est constitué comme cela, dans cette forme restée immuable depuis, et que c’est la première sorte de jeu de cartes qui existe : auparavant les jeux de cartes n’existaient pas, sous aucune forme. (Du moins en occident, car en Chine on connaissait une sorte de jeu de cartes numérales apparentées plutôt aux dominos. Or je remarque que les dominos sont composés de 28 pièces doubles soit 56 numérotations. [1])

A part cela on ne sait pas d’où il vient, ni comment il est venu.

En tout cas pas d’Egypte, n’en déplaise à Court de Gébelin, ni de Bohème n’en déplaise à Oswald Wirth. (Ces 2 Frères ont cependant beaucoup contribué à sa renommée).

 

2 -  UN PEU D’HISTOIRE…

 

Il vous intéressera peut-être de savoir, mes Frères, que la toute première référence aux jeux de cartes c’est un document juridique promulgué à Berne, en Suisse, comme vous savez, en 1367, prohibant ce type de jeu. Et la 2ème référence est un texte de Johannes Von Rheinfelden  qui parle d’un jeu à figures et à points qui serait censé, dit-il : « représenter les conditions des temps actuels et les aspects du monde ».[2] Rien avant, et subitement nous avons là un ensemble constitué, ayant déjà une vocation qui dépasse le cadre d’un simple jeu de société.

1392 : Charles Poupart, trésorier de Charles VI, paie une somme de 56 sols pour « 3 paquets de cartes décorées et ornementées ».

Mais c’est entre 1440 et 1460 qu’une série de jeux, peints à la main sur fonds d’or, a été réalisée pour la famille Visconti. Onze séries ont été retrouvées mais aucune complète. On a pu, à l’aide des 2 principales séries, reconstituer un jeu complet qui a été édité par Vilo en 1976.

Ces jeux comme tous les exemples de jeux les plus anciens sont composés de la même façon : 22 majeures et 4 fois 14 mineures.[3]

Au 16ème siècle les jeux vont se répandre grâce à la xylographie (gravure sur bois) qui permet l’impression par séries de planches comme les tarochi italiens qui ont en général un caractère très archaïque ; les couleurs y sont rajoutées au pochoir ou par touches de pinceau.

Dans la 2ème moitié du 18ème siècle le Tarot va prendre un essor et un tour particulier. En 1756 le cartier Fautrier imprime à Marseille le Tarot qui sous ce nom, Tarot de Marseille, deviendra la référence en matière d’authenticité.

C’est en grande partie à Court de Gébelin qu’il doit sa réputation. Court de Gébelin était Franc-Maçon dans la célèbre loge des Neuf Sœurs.[4]  C’était un auteur prolixe qui fit publier de 1772 à 81 une somme en 9 volumes intitulée « Le Monde Primitif… considéré dans l’histoire religieuse, civile et allégorique… ». Dans cet ouvrage il présente le Tarot comme étant censé : « contenir la synthèse de toute connaissance humaine et de tout mysticisme », et dans la foulée il précise que l’ensemble des arcanes constitue et « reproduit le livre de Thot sauvé des ruines des temples égyptiens… et que là est la clé des hiéroglyphes ». Court de Gébelin pensait d’ailleurs pouvoir définir parmi les hiéroglyphes 22 clés ou signes fondamentaux. (à cette époque Champollion n’était pas encore né).

Pour comprendre, il faut se replacer dans le contexte.

Le 18ème siècle s’intéresse à l’archéologie : Winckelmann fouille le passé gréco-romain dont on connaissait assez bien la pensée depuis la Renaissance. Par contre on ne possède qu’une approche très superficielle et approximative de la civilisation égyptienne. Ce n’est que dans les toutes dernières années du siècle que les relevés de Vivant Denon, lors des campagnes d’Egypte, feront avancer la connaissance de cette mystérieuse civilisation et ce n’est que deux générations après Court de G. que Champollion découvrira la clé véritable, cette fois, des hiéroglyphes. Mais en 1780, pour C.de G., les hiéroglyphes ne formaient pas une véritable écriture, c’était plutôt une iconographie de l’ordre du symbole. Il fait partie de ces milieux maçonniques qui se réfèrent volontiers aux mystères égyptiens. A cette même époque, autour de l’opposition ombre et Lumière représentés par Isis et Osiris, Schikaneder établit le livret de « la Flutte enchantée ».

Partant de là, au 19ème siècle, et maintenant encore, toutes sortes de spéculations fleurissent à propos de ce jeu et les variantes dessinées seront adaptées en fonction de la lecture symbolique ou divinatoire qu’en feront les cartomanciens car c’est souvent en ce sens que le Tarot sera perçu en cette époque ou l’occultisme règne dans certains milieux.  Melle Lenormand, Eittella puis Constant, le cartomancien de Napoléon III, ont réinventé les arcanes du Tarot.

Au fait : que signifie le mot « arcane » : « qui contient un sens caché, un secret à découvrir ».

 

3 -  La STRUCTURE du TAROT : Le  NOMBRE.

 

   Pourquoi y a t il 22 arcanes ?

Ce nombre de vingt-deux composants est lui-même plus qu’un symbole : il suffit de mentionner quelques références pour en comprendre le sens et la portée.

La réponse que l’on peut proposer consiste à se reporter à la Tradition en établissant un parallèle structurel avec les 22 lettres de l’alphabet Hébreu, et autres alphabets originaux : le grec ancien et le phénicien entre autres. Avec leurs 22 lettres on peut tout écrire, tout définir, tout le savoir du monde. Les occultistes de la fin du 19ème ont établi aussi un parallèle structurel avec les 22 sentiers de l’arbre des séphiroth, ce qui faisait dire à Alexander Crowley qu’il y a là « la représentation de la totalité des énergies de l’univers ».[5]  (On rejoint là, sur un autre plan ce qu’écrivait Von Rheinfelden en 1377).

Les Arcanes majeurs du Tarot forment, eux aussi, un univers complet et peuvent se disposer en une chaîne circulaire fermée que l’on appelle parfois : « la roue du Tarot ». D’aucun, jouant sur les mots, y ont vu l’origine du terme dans « Taro », anagramme de « Rota » : la roue.[6]

Toujours est-il que dans le Tarot ces 22 arcanes sont numérotés, sauf un. C’est en fait le maillon qui referme la chaîne si elle est en continu, donc en cercle, ou qui va se placer de façon aléatoire ou volontaire, en fonction des circonstances. Cette lame qui n’a pas de numéro se nomme le Mat, ou le fou. Le fou c’est celui qui n’a pas de référence sociale, ou qui n’a de référence que par rapport à lui-même, il ne rentre pas dans un système défini.

Le cycle des vingt-et-une cartes numérotées peut se diviser en trois séries de sept, dans la logique d’une pensée maçonnique par exemple. On connaît l’importance de ces nombres 3 et 7.

Le trois est un nombre fondamental qui exprime un ordre intellectuel en même temps que spirituel. En orient comme en occident c’est le nombre de la perfection. Dieu  est “Un” en trois personnes ou trois modes d’expression. Le "Un" représente le Principe non manifesté, le "Deux" (ou la dualité)  ne peut se suffire à lui-même et engendre le "Trois" qui signifie l’achèvement de la manifestation.

Second chiffre fondamental : le Sept. Son importance dans les cycles d’expression est flagrante : 7 jours de la semaine, 7 couleurs, 7 notes dans la gamme musicale, 7 planètes visibles à l’œil nu, 7 sceaux de la révélation... jusqu’au septième ciel du ravissement divin. Le Sept peut-être considéré comme aboutissement d’une période avant son renouvellement. Dieu se reposa le septième jour de sa création.

Dans le Tarot alchimique j’ai intitulé le premier cycle de sept cartes « Corpus », sur le plan individuel nous sommes au stade de la préparation physique et psychique et des premières relations conscient inconscient, en prémices de l’intériorisation.

Le second cycle « Anima » de la descente de l’esprit qui scellera l’harmonie des composants et verra l’individu entrer dans un processus que l’on peut qualifier d’initiatique.

Le troisième cycle : « Spiritus », correspond au « Grand Œuvre » jusqu’à l’obtention de la Pierre philosophale, tandis que la personne intègre le « processus d’individuation ».

Reste la lame non numérotée que j’ai désigné dans le Tarot alchimique comme étant l’Adepte, c'est-à-dire celui qui a réalisé la « projection », et dont les repères personnels et sociaux sont différents de ceux habituellement reconnus.

 

4 -  Le CONTENU du TAROT : L’IMAGE.

 

Le Tarot est un recueil d’images et si la structure du jeu est immuable, il y a par contre une grande diversité dans les images.

Dans sa Grande encyclopédie du Tarot, en 1978, Stuart Kaplan dénombrait quelques 250 Tarots différents. D’autres ont été édités depuis, assez souvent plus fantaisistes que symboliques ou initiatiques.

Moi-même j’en ai conçu et réalisé 2 : l’un maçonnique, l’autre alchimique.

Comment cela m’est venu ?

Petite histoire personnelle : en 1969 je ne connaissais rien du Tarot. De la Franc-maçonnerie non plus.  Mais le hasard peut-être, mit entre mes mains le « Tarot des Imagiers du Moyen-Âge » de Oswald Wirth que Tchou venait de rééditer. D’emblée, la structure, de ce jeu a suscité chez moi plus d’intérêt que les images elles-mêmes. J’y ai vu la possibilité d’exploiter cette organisation dans une suite picturale cohérente.

La même année je sollicitais mon entrée en F.M. Les deux faits n’avaient pas de rapports directs. Ils en auront par la suite car ma démarche « Tarotico-picturale » accompagna, en 22 étapes et durant plusieurs années, ma progression maçonnique. J’ai réalisé d’abord une série de peintures puis un album de 22 sérigraphies, avant que, en 1987, les éditions France-cartes me sollicitent pour un « Tarot symbolique maçonnique » plusieurs fois réédité depuis.

Plus récemment, dans un « Tarot Alchimique », j’ai à nouveau structuré en 22 étapes un processus qui conduit de la matière vers l’esprit. Les images sont différentes mais la structure est toujours la même  et l’argument consiste dans les 2 cas en une démarche initiatique, de l’ombre à la lumière…

 

Nous n’allons pas analyser les 22 lames. Quelques repères seulement.

Celle qui porte le N° 1 c’est « le Bateleur ». Dans tous les jeux il est en présence des attributs qui référencent les 4 séries des cartes mineures : bâton, coupe, épée et denier. Or la tradition met en relation ces 4 objets avec les 4 éléments qui, depuis les philosophes Ioniens sont la base de toute genèse et les constituants de toutes choses manifestées. Nous avons donc là le fondement et le point de départ d’un processus de création ou d’individuation. Qu’il soit maçonnique ou autre le symbolisme est universel. Le bateleur est comme le tout nouvel initié, en possession des éléments qui permettrons son évolution, mais tout ceci n’est qu’un potentiel qu’il exploitera en fonction de ses possibilités, de sa volonté, de ses rencontres ou des rencontres qu’il saura susciter.

Traditionnellement le denier est en accord avec la matière et représente donc l’élément Terre. La Coupe signifie l’élément Eau. L’épée l’Air car elle est réputée agile et mouvante, l’épée fend l’air. Et au bâton se rapporte le Feu, non seulement parce qu’il brûle, mais aussi parce que Prométhée transporta dans un bâton creux le feu qu’il avait dérobé au char d’Hélios, pour le donner aux hommes.

Le Bateleur maçonnique est en fait l’image du postulant, non encore initié, n’ayant pas acquis son identité il n’est pas identifiable, il est enraciné mais il aspire a son intégration par la voie des éléments…. 

Le Tarot alchimique se réfère à une gravure de L’Atalante fugitive de Michaël Maîer. J’ai conçu ce Tarot après toute une longue démarche portant entre autre sur l’observation de multiples figures alchimiques réalisées de la fin du moyen âge jusqu’au 18ème siècle. J’en ai repris certains éléments en concevant les 22 arcanes majeurs et les références en sont indiquées dans le livre qui accompagne le jeu.

La deuxième lame est appelée « la Papesse ». Elle a certainement pris son nom dans les jeux « Visconti »[7] qui représentent déjà, sans ambiguïté, le personnage coiffé d’une tiare. Elle tient toujours un livre, symbole de transmission, il est fermé dans le tarot Visconti, ouvert dans le Marseille, ou à demi chez Wirth. On peut aussi l’associer à Isis, gardienne de la porte de l’univers intérieur dont le secret est bien gardé. Les deux colonnes balisent ce passage vers le monde de l’initiation. Le concept de dualité est ainsi affirmé dans cette 2ème lame.

Dans la troisième, l’Impératrice, le triangle de la création et de la lumière de l’esprit s’impose. La raison domine l’imaginaire symbolisé par la lune.

Puis les cartes se suivent et nous racontent l’évolution de l’individu, à travers ses aléas, ses affrontements, ses combats, mais aussi ses possibilités.

Ainsi dans le premier septénaire chaque carte porte la marque géométrique correspondant à son chiffre. Le 4 nombre de la stabilité et de la raison, de l’immobilisme peut-être aussi, Le 5 chiffre de l’homme, de l’harmonie et de l’espace compagnonnique. La lame 6 est duelle et elle impose un choix entre la voie de la rigueur et celle de la facilité.

Et le Chariot termine cette série de 7, en triomphateur. Notre bateleur était un peu empêtré avec ses accessoires. Ici le personnage est sûr et confiant. Confiant dans sa voie car il se laisse guider par son attelage qui est formé par une dualité, celle du conscient et de l’inconscient. Le personnage est protégé par l’armure de ses premiers acquis qui lui ont permis de maîtriser ses passions. Il est protégé mais il n’est pas armé, ce n’est pas un guerrier. Cette 7ème lame marque l’acquisition d’un certain état, je dirai de maîtrise, après un cycle parcouru ; mais le chemin vers la Lumière est infini et d’autres cycles sont à parcourir, d’autres victoires sont à gagner.

Je passe à la 11 : la Force. Une lame qui nous parle. Il s’agit de la force morale qui s’impose sur la force brutale, bestiale, incontrôlée.

Quelques mots de la 12ème lame : le Pendu. Dans le Tarot, 3 cartes reflètent l’individu lui-même : le Bateleur dont nous avons constaté le potentiel encore non utilisé, le Pendu qui se situe à mi parcours et correspond à un changement d’état, et le Mat avec sa problématique dont nous reparlerons.

Ici, cette pendaison n’est pas un châtiment, c’est plutôt une libération. Le lien qui maintient la cheville est plus théorique que réel. Dans le petit journal de la Grande Loge de Janvier, mon pendu du tarot alchimique a été reproduit, à l’insu de mon plein gré, pour illustrer un article qui parle de la verticalité du fil à plomb ; j’accepte cette analogie, mais pas exactement le commentaire qui accompagne cette image : « L’initié répand sur terre les bienfaits de l’initiation ». En fait l’initié est ici dans un entre deux, il baigne dans « l’Ether » et profite des énergies de l’univers par lesquelles il va se ressourcer. Il emprunte plutôt qu’il ne donne.

En tout cas le personnage ne recherche pas des sensations physiques comme lors d’un saut à l’élastique.  Il a retourné la situation pour le profit de son évolution en passant du terrestre au cosmique ou du physique au métaphysique. Il a osé le plongeon dans l’inconnu, l’esprit libéré de la pesanteur matérielle c’est la condition sine qua non à toute initiation véritable. Et cet inconnu est évoqué par la lame suivante : la 13, celle qui obsédait Gérard de Nerval, celle qui n’a pas de nom car on ne peut pas nommer l’inconnaissable.

Ainsi nous avons évolué du physique au métaphysique pour tendre vers le règne de la pure spiritualité. Mais nous en sommes encore éloigné, et les lames de la seconde partie du jeu vont nous confronter à nos démons intérieurs et nous apprendre à canaliser nos pulsions… Avant d’atteindre le monde de la Lumière il nous faudra apprendre la Tempérance,

vaincre nos démons,

ne pas succomber à notre orgueil,

puis découvrir les luminaires célestes… toutes situations exprimées dans le jeu.

La 20ème c’est  « Le Jugement » : la résurrection des corps libérés de la pesanteur…

La 21ème carte est intitulée « le Monde ». C’est une synthèse de ce qui est manifesté et nous y retrouvons, sous une autre forme, l’évocation des 4 éléments dont nous avions constaté la présence dans la carte du Bateleur. Ils sont ici spiritualisés et signifiés par les attributs des 4 évangélistes, on sait en effet que la Tradition associe la Terre au taureau et à Mathieu, le Feu au lion de Marc, l’Air à l’aigle de Jean et l’Eau (aquarius) au personnage de Luc.

Mais il nous reste un joker : le Mat. Sa folie le place dans un monde à part, libre en fait des contraintes ou contingences de nos habitudes sociales. En fait ses références ne sont pas celles des problèmes du quotidien de la vie… C’est un homme libéré qui me fait penser à ce texte du poète persan Jallal ad din Rumi :

« Je ne suis ni d’orient ni d’occident,

mon lieu est le non lieu,

j’ai dépouillé la dualité,

libéré, je demeure… »     

 

Petite incursion dans les figures des lames mineures….       LES LAMES MINEURES…

Quelques mots simplement sur les lames mineures dont nous avons dit qu’elles étaient organisées en séries de 14 cartes labellisées : bâtons, coupes, épées et denier. Mineures mais sans doute indispensables comme le sont les petits mystères par rapport aux grands mystères de l’antiquité. Ceux-ci se rapportent à l’essence spirituelle de l’individu tandis que les autres sont liés à  la transformation physico psychique (si l’on peut dire) de la personne. Les petits mystères relèvent en quelque sorte d’un système d’éducation alors que les grands mystères suscitent une démarche initiatique concernant les tréfonds de l’être.

« Les Lames mineures représentent les forces secondaires subordonnées aux principes exprimés par les lames majeures. Elles permettent d’en manifester les conséquences qui conduisent aux réalités et sont les échelons entre les principes et les applications pratiques : elles concrétisent les lames majeures... » [8]

Dans ces quelques lignes, Paul Marteau définit parfaitement l’esprit et le sens qu’il convient de donner aux arcanes mineurs. Il ne faut pas sous-estimer ceux-ci même s’il est vrai que ces cartes sont secondaires, elles apportent en fait les précisions nécessaires, complétant le message initial à un niveau concret. Les 56 lames mineures explicitent les précédentes sur un plan plus superficiel sans doute, mais qui concerne la pensée dans les actes de la vie au quotidien.

                                                                                                              

5 – La FONCTION SYMBOLIQUE du TAROT.

 

Je viens de présenter le Tarot comme une démarche évolutive, en continu. Ce n’est qu’une prise de conscience de ce qu’il est. Mais comme dans tout jeu, l’aléatoire et le combinatoire font partie de ses fonctions ; ce sont aussi, dans une certaine mesure, celles du symbolisme.

 Les quelques descriptions que j’ai faites de certaines cartes nous amènent à réfléchir sur le rôle de l’image et de sa portée symbolique. Chaque image comporte plusieurs sens de lectures appréciés en fonction des références propres à chacun. Cependant le symbolisme est un langage de connivence qui est susceptible d’établir une relation entre la surface de l’être et ses motivations profondes.

Pour que le symbole germe, se développe et porte ses fruits la personne doit s’engager. Oswald Wirth précise à ce propos : « Le Tarot nous convie à l'effort qui, dégageant notre esprit de l’emprise de la pensée d’emprunt, lui permet d’acquérir des idées qu’il ne devra qu’à lui-même. » Quelques lignes plus loin il ajoute : « Le propre du symbolisme est de rester indéfiniment suggestif : chacun peut y voir ce que sa puissance visuelle lui permet de percevoir (je dirais ni plus ni moins). Faute de pénétration, rien de profond n’est perçu... ».[9]

Parlant de puissance visuelle, Wirth entend ce terme au sens de visualisation intérieure et d’imagination active. Son propos signifie aussi que rien, dans ce domaine, ne s’acquiert sans travail de réflexion. Je crois que la puissance de visualisation peut s’éduquer et se développer, mais je pense aussi que certains, voulant percevoir à tout prix, se racontent des histoires à eux même, et inventent des symboles hors de propos. Dans ce domaine comme ailleurs il faut se donner des gardes fous, j’entends par là rester lucide et acquérir le recul que peut donner la culture, l’étude, l’acquisition de référents. Je pense que l’image, parlant souvent à notre imagination par le biais de l'affect, c'est-à-dire de nos sentiments, nos perceptions risquent d’en être précisément affectées. Alors il ne faut pas oublier que ces images imaginantes sont des codes sous tendus par des réseaux de communication très architecturés.

A cette condition le Tarot peut-être un instrument servant à affiner la connaissance de soi en libérant l’esprit des contraintes cartésiennes et en stimulant l’intuition, il peut permettre d’accéder à une pensée plus universellement créatrice. Par l’enchaînement des effets, cela nous conduit à espérer pouvoir approfondir les plans de conscience jusqu’à percevoir l'informulé et, peut-être, définir des potentialités mais sans doute pas des certitudes.              

 

     6 – DIVINATION, RÉVÉLATION, TRANSMISSION…

       Alors ; QUID DE LA CARTOMANCIE ET DU TAROT DIVINATOIRE ?

 

Les hommes ont toujours cherché à comprendre leur destinée et ont utilisé toutes sortes de moyens pour interroger les dieux sur leur devenir.

Les tributs nomades ont, de tout temps utilisé la symbolomancie et ils ont sans doute contribué à y inscrire les archétypes de l’humanité. A partir du 17ème siècle le Tarot leur offrait un matériau de choix et la cartomancie s’est répandue dans toute l’Europe.

Par le biais du symbole s’établit la relation entre la conscience et certaines motivations qui souvent nous échappent, et qu’il est parfois difficile de comprendre. En utilisant ou non le hasard il est possible de pénétrer alors, de manière effective, dans le domaine de la prescience ou de la divination, c’est à dire de la part de nous-mêmes qui nous échappe, parce que transcendante.

Si nous laissons de coté le mode de pensée rationnel, fort utile dans notre vie quotidienne, si nous sommes certain que toutes les structures de l’Univers s’interpénètrent, que tout ce qui est en bas est semblable à ce qui est en haut, c'est-à-dire que microcosme et macrocosme répondent aux mêmes lois et sont animés par les mêmes principes, si nous pensons que, comme dans un hologramme, chaque partie contient l’information du tout, pourquoi alors la mise en relation aléatoire d’éléments appartenant à une structure ne serait-elle pas porteuse de sens ?

Mais ce n’est pas aussi simple car entre le conscient et l’inconscient viennent s'interposer toutes sortes de trames…

 En projetant au niveau de la conscience l’univers intérieur de l’individu, le Tarot joue un rôle de miroir ; il s’agit d’un jeu de réflexions dans lequel le “moi” dialogue avec lui-même à travers le contenu symbolique de la carte. En cela le Tarot diffère des cartes ordinaires car ses images constituées au cours des siècles empruntent leurs contenus aux sources mytho-allégoriques qui, elles mêmes, reflètent les bases archaïques de la pensée humaine.

Personnellement je pense que, si divination il y a, ça doit surtout marcher quand on se tire les cartes à soi-même. La fonction symbolique prend alors une valeur particulière, je dirai même dans son plein emploi.

La réalité et la nature de notre possible rapport entre l’homme et le divin ne peuvent être clairement définis par le raisonnement.

 Cicéron ne prenait pas parti : son traité philosophique « De la divination » est partagé en deux volumes présentant dans le premier les arguments favorables et dans le second les raisons contraires. Les dix-neuvième et vingtième siècles ont vu s’opposer sur ce sujet les courants occultistes d’une part et, de l’autre, la science qui se fonde par définition sur un raisonnement analytique.

En arrière plan, les questions posées sont multiples. Et tout d’abord l’homme est-il prédestiné ?

La psychanalyse a changé la nature du problème en déplaçant le foyer des recherches : le « centre divin » devenant l’inconscient même, actif au sein de l’individu. Chacun est alors responsable face à son destin, lequel résulterait en partie de l’attitude, de l’action, de la pensée et des choix au présent, même si dans ces faisceaux de possibles et de relations, les choix personnels sont en réalités extrêmement limités.

Tout acte de magie ou de prophétie ne peut être que suspect au regard d’un raisonnement logique, d’autant plus que les supercheries sont constantes en ces domaines. L’exploitation qui en est faite quotidiennement de manière souvent répréhensible est aussi le résultat du refus d’étudier et de comprendre les fondements traditionnels de faits qui, pour ne pas être scientifiques au sens faussement cartésien, existent du moins en tant que phénomènes de société et concernent la psychologie de l’homme social.

La loi du 28 avril 1832 qui interdit et poursuit « les gens qui font métier de pronostiquer, de deviner, ou d’interpréter les songes » est, au nom de la raison, dans le prolongement de siècles de décisions inquisitoriales durant lesquelles l’église pourchassait ceux qui pensaient hors des sentiers balisés. Nous avons tous en mémoire les condamnations de ceux qui, par exemple, proclamaient que la terre tourne autour du soleil. Par contre les ouvertures scientifiques du vingtième siècle, tant dans le domaine de la matière que de l'humain, permettent une révision et une approche différente de la pensée complexe.

Mais l’avenir est en partie fonction de nos choix dans le présent, il s’agit donc, aussi, de comprendre le « ici et maintenant ».

Notre devenir, ou celui des évènements qui nous concernent, est en général fonction de nos aptitudes et de notre attitude face aux circonstances. Si le Tarot peut nous révéler une part de nos propres tendances, ou nous aider à les comprendre, son utilité en sera déjà évidente. En fait il peut nous éclairer sur nous-même et cela est déjà conséquent.

L’alchimiste et médecin Paracelse nous rappelle, à sa manière très poétique, que le monde est fait de structures toujours semblables du haut en bas, de l’extérieur à l’intérieur : « Le ciel intérieur de la créature humaine peut être autonome, à condition que par sa sagesse, qui est aussi savoir, il devienne semblable à l’ordre du monde, le reprenne en lui et fasse ainsi basculer dans son firmament intérieur, celui où scintillent les visibles étoiles. »

Se comprendre pour comprendre l’univers et pouvoir transmettre avec efficience c’est répondre à l’un des principes fondateurs et de la Franc-maçonnerie.

 

                        Jean Beauchard

 



[1] -  Le domino étant lui-même la transposition  en plaquettes d’un jeu de dés mésopotamien.

[2] - Il vous intéressera peut-être de savoir que la toute première référence aux jeux de carte est un document juridique promulgué à Berne, en Suisse donc, en 1367 prohibant ce type de jeu. Précisons aussi que le texte de J. Von Rheinfelden a été lui aussi écrit en Suisse et est extrait du « Tractatus de moribus et disciplina humanae conversationis ».

[3] - Un recueil dit « Tarot de Mantegna » a été imprimé à Ferrare en 1465. Ce ne sont pas des cartes mais des images gravées à larges bords. Ils sont composés de 50 images dans lesquelles on retrouve la plupart des lames du Tarot plus des illustrations des Arts Libéraux, des Muses et autres « Triomphes » inspirés de Pétrarque.

[4] - Il en était vraisemblablement le Vénérable lorsque Voltaire y fut initié en 1778, qq. semaines avant sa mort.

[5] - D’autres exemples : Le Zend Avesta explique tout l’univers en 22 livres de 22 chapitres chacun… L’Apocalypse (révélation) comprend 22 chapitres. 

Un autre principe illustre l’universalité du nombre 22 : c’est celui de la circonférence dont les 360 degrés sont divisibles par 22 nombres entiers, permettant d’inscrire dans celle-ci 22 polygones réguliers, le premier de ces polygones est le triangle équilatéral. La théorie des corps platoniciens dérive de ce principe.

[6] - Personnellement je pense que le nom vient tout simplement du fait que les premières cartes étaient des images « tarotées », c’est à dire peintes sur des fonts d’or regravés au stylet.

[7] - Les dénominations des lames majeures n’apparaissent qu’au 17ème siècle. La tradition était sans doute orale avant.

[8] - Paul MARTEAU, Le Tarot de Marseille, page 99. Ed. Arts et Métiers Graphiques, 1984.

[9]  Tarot des imagiers du Moyen-Age,  p. 111 - Ed. Tchou  - Paris - 1969.

 

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